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10.01.2011

 

Depuis qu’André Gide a préfacé Vol de nuit, des personnalités exceptionnelles ont tenu à recommander aux lecteurs des différents pays les ouvrages d’Antoine de Saint-Exupéry qu’ils estiment et auquel ils sont attachés par des affinités profondes. Deux préfaces retiennent particulièrement l’attention parce qu’elles ne sont pas dues à des gens de lettres.
 
 Un texte de Raymond Aron ouvre l’édition posthume des Écrits de guerre. Roger Caillois met sa plume autant habile que savante au service des Œuvres complètes d’Antoine de Saint-Exupéry publiées en 1959 dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade. En Italie, les livres d’Antoine de Saint-Exupéry sont introduits par des hommes de lettres aussi éminents qu’Enrico Groppali, Renato Barilli ou Leopoldo Carra. Le romancier colombien Pedro Sorela écrit la préface pour une édition espagnole de Terre des hommes et le grand poète Ruy Belo signe celle d’une des éditions portugaises de Citadelle. Contribution collatérale, Umberto Eco signe la préface à l’édition italienne de la BD d’Hugo Pratt (1995) Saint-Exupéry : Le dernier vol : « Certains auteurs deviennent des mythes. A cause de ce qu’ils ont écrit, mais aussi, dans une certaine mesure, indépendamment de ce qu’ils ont écrit. Parfois leur œuvre devient une glose sur leur vie elle-même, tout au moins pour ceux qui lui vouent un culte. »
 
Anne Morrow-Lindbergh avait déjà préfacé Wind, Sand ans Stars, la version anglaise de Terre des hommes. L’ouvrage est publié en 1939 sans la préface qui est ajoutée dans les éditions de 1940. Anne Morrow-Lindbergh reprend la plume quarante ans plus tard pour préfacer l’édition américaine des Écrits de guerre. 
 
Auteur de livres et de recueils poétiques, Anne Morrow-Lindbergh, l’épouse du célèbre aviateur, est aussi pilote et ses livres les plus connus racontent ses exploits. 
 
Au-delà de quelques anecdotes concernant leur première rencontre et les moments qu’Antoine de Saint-Exupéry a passé chez les Lindbergh à Long Island, l’auteur de la préface nous fait remarquer à quel point la philosophie morale de l’écrivain traverse sans dommage le temps. L’aviation a énormément évolué et l’homme a débarqué sur la lune mais le discours prophétique d’Antoine de Saint-Exupéry est toujours d’actualité. Les Écrits de guerre, volume posthume, qu’Anne Morrow-Lindbergh compare au revers d’une tapisserie où l’on voit les nœuds et les fils cassés, reste le témoignage bouleversant d’un homme engagé qui veut reprendre le combat pour délivrer son pays. Il est pourtant inquiet, le monde issu de la guerre risque d’être dépourvu de spiritualité.
 
« Il est certain que nous sommes aujourd’hui enfin prêts à entendre son plaidoyer pour la paix, né de sa haine de la guerre, rédigé bien avant que la première bombe atomique ne tombe sur Hiroshima et que son pouvoir de destruction et de mort ne se soit répandu sur toute la terre pour atteindre ses dimensions d’aujourd’hui. » note Anne Morrow-Lindbergh en 1984.
 
Écrite en 2006 pour accompagner l’album  Dessins, aquarelles, pastels, plumes et crayons d’Antoine de Saint-Exupéry, la préface d’Hayao Miyazaki, dessinateur de manga et réalisateur de films d’animation connus dans le monde entier, est d’une autre trempe. 
 
Il n’a pas connu l’auteur, mort quand il avait 3 ans. Son émotion devant ses dessins est celle d’une rencontre avec « un être d’exception », réunit « des instants miraculeux qui cristallisent, sous une forme visible, l’esprit même de leur auteur ».
 
Hayao Miyazaki enfile les souvenirs personnels, l’image du petit prince dans la vitrine d’une banque, les références à la vie de son auteur : « un domaine inviolable » et même les ragots « On a prétendu qu’il était piètre aviateur, qu’il croulait sous les dettes, qu’il avait une maîtresse… » pour faire le portrait d’un « diamant ». Il oppose sa noblesse et sa quête du sens au monde d’aujourd’hui où « l’espèce humaine menace de devenir la cellule cancéreuse de notre planète » et où nous continuons à tuer tous les jours les Mozart qui nous habitent. En bon constructeur d’images animées, Hayao Miyazaki finit son texte en décrivant une scène qui semble s’animer sous nos yeux. Antoine de Saint-Exupéry aux commandes de son Breguet 14 survole le canal du Midi en route vers Alicante. Nous le suivons dans un appareil dont les ailes sont en bois, toile et fil de fer. Il nous fait signe de sa carlingue. Son avion s’éloigne, se fait de plus en plus petit avant de disparaître. 
 
« Amorçant notre descente vers ce bas monde, nous ressentons alors, plus nettement qu’avant, sa présence… ».