Préfaces

La France que j’aime de Helen Mackay (1942)

Au début des années 1940, Saint-Exupéry est un auteur renommé et apprécié au Canada. Ses livres, Courrier Sud,Vol de nuit,Terre des hommes ont été publiés par les éditions Valiquette. Terre des hommes a même dû être réimprimé. En 1942, les Éditions Variétés de Montréal le sollicitent pour préfacer le livre d’Helen Mackay La France que j’aime. Il rédige un court texte, empreint d'émotion patriotique.

 

Créée en 1941 par deux jeunes étudiants en droit, Paul Péladcau et André Dussault la maison d’édition Variétés se spécialise dans la réimpression de grandes œuvres de la littérature française dont le Canada est privé depuis la rupture des relations avec la France. Les meilleurs auteurs des éditions de la NRF (André Gide, Marcel Proust, Paul Claudel..)  et de Grasset (François Mauriac, André Maurois, Jean Giraudoux …) sont réédités. Conformément à la réglementation canadienne, les impressions sont des copies exactes des éditions parisiennes sur lesquelles est indiqué le nom Variétés. La maison lance également des nouveautés jugées d’intérêt universel. En effet, les lecteurs des Éditions Variétés sont plus importants à l’étranger qu’au Canada. Ainsi, le catalogue compte des ouvrages d’actualité, des mémoires, des reportages et des documents historiques sur la guerre parmi lesquels La France que j’aime de la canadienne Helen Mackay. Le livre en langue française rend un bel hommage à la France où Helen Mackay a vécue plusieurs années.

 

Le livre d’Helen Mackay parait en 1942, l’année où Pilote de guerre est édité à New York, simultanément en français et en anglais. Au printemps 1942, Saint-Exupéry est invité à Montréal par son éditeur canadien, Bernard Valiquette. Il ne doit rester que quelques jours, le temps d’animer des conférences à l’occasion de la sortie de son livre. Mais des complications diplomatiques prolongent son séjour de plusieurs semaines.

 

 

Saint-Exupéry rédige un court texte, dans lequel pointe son émotion patriotique. Le mérite du livre d’Helen Mackay est surtout de rendre un hommage à la France où elle a passé plusieurs années. Ce livre vient à point nommé pour faire parler de la France que l’Occupation a murée dans le silence.

« Helen Mackay a longtemps vécu en France. À l'heure du désastre elle s'est dévouée de toutes ses forces à soulager les misères des Français. Et voici qu'aujourd'hui elle se souvient de cette France, non comme l'on se souvient d'ordinaire d'un pays, mais comme elle se souviendrait d'un son de voix ou d'un visage particulier. Comme on se souviendrait d'un ami qui vous aurait converti. HelenMackay rend ainsi à mon pays un hommage extraordinaire puisque, malgré la défaite, malgré le silence, il demeure si vivant qu’il continue ainsi d’inquiéter le cœur ».

Helen Mackay : La France que j’aime, Variétés, Montréal, 1944

Antoine de Saint-Exupéry : Préface à Helen Mackay, Icare n° 84, p. 45

 

Jean-Claude Perrier : Prisonnier à Montréal ? Le Figaro, 6 août 2007

 

JACQUES Michon et Yvan Cloutier : Histoire de l’édition littéraire au Québec au XXe siècle

Pilotes d’essai dans la revue Document (1939)

Jean-Marie Conty est l’ami de Jean Mermoz et d’Antoine de Saint-Exupéry qu’il a rencontré à l’Aéropostale. En 1939, il est chargé de coordonner la rédaction d’un numéro spécial surles Pilotes d’essai pour la revue mensuelleDocument. La revue souhaite offrir à ses lecteurs, une étude sur les essais en vols consacrés aux prototypes de l’époque.Tout naturellement, il demande un texte d’introduction à Saint-Exupéry qui a été pilote d’essai et auteur de plusieurs brevets d’invention.

 

Ingénieur, Jean-Marie Conty a suivi ses études à l’École Polytechnique avant de rentrer à l’Aéropostale en 1927. Il se lie d’amitié avec Saint-Exupéry recruté par la compagnie un an plus tôt. Après la disparition de l’Aéropostale, Conty est chargé de mission à Air France. En 1935, il propose à Saint-Exupéry de réaliser une tournée de conférences pour présenter Air France autour de la Méditerranée. C’est lors d’une escale sur le site de Gizeh dans la banlieue du Caire (Egypte) que Saint-Exupéry imagine le problème du Pharaon.

 

Les deux hommes ont de longues conversations sur des sujets scientifiques et techniques. Ils partagent un intérêt pour les mathématiques théoriques auxquelles Saint-Exupéry avait été initié lors de sa préparation à l’École Navale puis lors d’un cours spécial dispensé par les enseignants de l’École Navale à Brest. Saint-Exupéry expose ses améliorations aux engins aériens pour lesquels il dépose des brevets d’inventions dés 1934 et Conty critique son premier projet de dérivomètre. Dans son introduction à la revueDocument, ilfait l’éloge de l’intelligence pratique des aviateurs qui « sentent » l’avion face aux ingénieurs attachés à leur logique scientifique. Ce huitième numéro de la revueDocument parait le 1er août 1939.

Antoine de Saint-Exupéry ironise sur le théoricien et sa logique scientifique. Il fait des analyses mathématiques, dessine de magnifiques hyperboles et codifie les phénomènes. Il affine ses calculs, dessine de nouvelles courbes correspondant à de nouvelles équations. « Mais il démontrera encore, par des efforts non moins pieux, que c’était prévisible de toute éternité ». Le théoricien est persuadé que la pensée scientifique a une forme logique et néglige l’expérience et l’intuition.

 

Pour l’ingénieur qu’est Jean-Marie Conty, le pilote d’essai n’est qu’un instrument de mesure alors que pour Saint-Exupéry, le pilote d’essai est confronté à une réalité bien plus complexe. Il croit à l’expérience des hommes qui risquent leur vie pour aller au-delà de l’analyse mathématique. Il cite Lucien Coupet (1888-1969) et Michel Détroyat (1905-1956) des pilotes brillants, discrets et attentifs pour qui l’avion est « un organisme que l’on ausculte ». Après un vol, « ils ne calculent pas : ils méditent » et proposent aux ingénieurs des solutions judicieuses.

Les équations mettent l’expérience en bouteille. Mais il est rare, en fin de compte, dans le domaine de la pratique, que l’engin naisse de l’analyse mathématique, comme le poussin sort de l’œuf.

 

Le théoricien croit en la logique. Il croit mépriser le rêve, l’intuition et la poésie. Il ne voit pas qu’elles se sont déguisées, ces trois fées, pour le séduire comme un amoureux de quinze ans. Il ne sait pas qu’il leur doit ses plus belles trouvailles.

Jean-Marie Conty : La magie du pharaon dans Icare n° 71, 1974-1975

 

Jean-Marie Conty : Science, sagesse et sens de la vie dans Icare n° 108, 1984

 

Michel Richelmy :Antoine de Saint-Exupéry, 1900-1944 : philosophie de l'action, préface de Jean-Marie Conty, Editions lyonnaises d'art et d'histoire, 1994

 

R. Delange : La Vie de Saint-Exupéry, Seuil, 1958, p.200-208

 

Antoine de Saint-Exupéry :Un sens à la vie, NRF, Gallimard, 1956, p. 257-259

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994, p. 432

 

Carnet de vol, carnet de vie, un film de Jean-Pierre Chrétien-Goni, 1996

Le Vent se Lève de Anne Morrow-Lindbergh (1939)

Pionnière de l’aviation américaine Anne Morrow Lindbergh (1906-2001) est aussi écrivain. Après North to the Orient (1935), son deuxième livre Listen ! The Wind est publié aux États Unis en 1938. La traduction française Le vent se lève est publiée en France en 1939 avec la préface d’Antoine de Saint-Exupéry.

 

Anne Spencer Morrow est la fille de Dwight Morrow, homme d’affaire, ambassadeur et sénateur américain et de la poétesse Elisabeth Cutter Morrow. Elle hérite des prédispositions littéraires de sa mère et compose des textes poétiques. En 1927, elle rencontre Charles Lindbergh au Mexique où son père est ambassadeur des États-Unis. Il s’est rendu célèbre en traversant pour la premières fois l’océan Atlantique de New York à Paris sur le Spirit of Saint-Louis en mai 1927. Ils se marient en 1929. Il lui apprend à piloter et à 24 ans, elle est la première femme américaine à obtenir sa licence de pilote de planeur. Copilote de son mari, elle l’accompagne au-dessus du Canada, de l'Alaska, du Japon et de la Chine. Elle raconte ce périple dans son premier livre North to the Orient. Puis, ils accomplissent une grande traversée au-dessus de l'Atlantique Nord et Sud dont elle s’inspire pour écrire Listen ! The Wind. Son mari rédige l’avant propos à ce second livre, traduit de l’anglais par Henri Degrove. L’ouvrage parait en France en 1939 aux Éditions Corréa.

 

Antoine de Saint-Exupéry rédige la préface au livre d’Anne Morrow Lindbergh sans même connaître l’œuvre de la jeune femme. Dans un premier temps, il écrit une courte présentation. Mais après avoir lu sur épreuves la traduction française, il décide de rédiger un texte plus ample. Henri Delgrove raconte qu’il n’arrivait pas à écrire cette préface qu’il retournait dans sa tête. Il fallu l’enfermer à clé dans sa chambre « pour qu’il n’eût pas la tentation de s’esquiver ». Par la suite, il rencontre Anne Morrow-Lindbergh pour la première fois lors d’un séjour à New York. Elle consacre plusieurs pages de son Journal sur les moments privilégiés passés avec Saint-Exupéry. Elle écrit qu’elle fut « saisie de ce qu’il a su voir en moi » en lisant sa préface. À son tour, Anne Morrow-Lindbergh rédige une préface à Wind, Sand and Stars, la version anglaise de Terre des hommes. L’ouvrage est publié en 1939 aux États-Unis et sa préface est ajoutée dans les éditions de 1940. Quarante ans plus tard, elle reprend la plume pour préfacer Wartime Writings 1939-1944 l’édition américaine des Écrits de guerre 1939-1944 de Saint-Exupéry.

Cette préface est importante car elle contient de nombreuses considérations sur la littérature et son rapport au réel, qui permettent d’éclairer l’esthétique de Saint Exupéry. Si parfois le propos simple et les documents bruts dégagent« une poésie et un pathétique extraordinaires », seule la personnalité de l’auteur donne au discours sa qualité émotionnelle.  Une telle personnalité ne se manifeste pas uniquement dans les circonstances particulières d’une expérience extraordinaire (qui fait, le plus souvent, le sujet de ce type de livre) mais également dans tous les faits et gestes de la vie ordinaire.

 

Pour Saint-Exupéry « les faits concrets ne transportent rien par eux-mêmes » et l’auteur doit savoir nouer le lecteur par des images. C’est justement le mérite du livre d’Anne Morrow-Lindbergh. Elle s’est servie d’événements réels, d’expériences vécues pour obtenir du beau à la façon des bâtisseurs de cathédrales qui se servent des pierres pour construire du silence. Un sentiment particulier traverse le livre et communique à l’auteur une légère « angoisse du retard » que l’on ressent à chaque page. Anne Morrow-Lindbergh se préoccupe de la condition de l’homme : « Elle n’écrit pas sur l’avion mais par l’avion. » Elle écrit sur la fatalité. Et ce qu’elle trouve finalement c’est « le vieux mythe du sacrifice qui délivre ». Ce qui suscite l’admiration de Saint-Exupéry c’est la façon dont, sans effort particulier, elle utilise les matières informes de la vie pour construire du sens et à travers lui, toucher le mystère même de l’existence : « Elle écrit à un étage suffisamment élevé pour que sa lutte contre le temps prenne la signification d’une lutte contre la mort, pour que l’absence de vent à Bathurst pose pour nous, en sourdine, le problème de la destinée ».

Ce qui est vrai des faits concrets est vrai des mots.

 

Car il n’est point de témoignage, mais des hommes qui témoignent. Il n’est point d’aventure mais des aventuriers. Il n’est point de lecture directe du réel. Le réel c’est un tas de briques qui peu prendre toutes les formes. 

 

Les faits concrets ne transportent rien par eux-mêmes.

 

L’image est un acte qui, à son insu, noue le lecteur. On ne touche pas le lecteur : on l’envoûte.

 

Voyez le bâtisseur de cathédrales : il s’est servi de pierres, et il en a fait du silence.

 

Le vrai livre est comme un filet dont les mots composent les mailles. Peu importe la nature des mailles du filet. Ce qui importe c’est la proie vivante que le pêcheur a remontée du fond des mers.

Henri Delgove :L'histoire d'une préface, manuscrits de Saint-Exupéry dans La vie mancelle, n° 120, décembre 1971, p. 6 à 9

 

Antoine de Saint-Exupéry :Un sens à la vie, Gallimard, 1956, p. 247

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994, p. 433

Grandeur et servitude de l’aviation de Maurice Bourdet (1933)

Antoine de Saint-Exupéry est chargé pour la seconde fois de préfacer un ouvrage sur l’aviation. Il s’agit deGrandeur et servitude de l’aviation de Maurice Bourdet. L’auteur décrit le monde de l’aviation au début des années 1930. Dans sa préface, Saint-Exupéry expose les valeurs du métier de pilote. Certains thèmes sont voisins de ceux abordés dans sa préface au livre de José Le Boucher : Le destin de Joseph-Marie Le Brix.

 

Le livre de Maurice Bourdet est publié en 1933 par les Éditions Corrêa. Le titre est emprunté à l’écrivain Alfred de Vigny, auteur de Servitude et grandeur militaire (1835). Dans son récit, Vigny décrit la condition militaire avec une humanité profonde et une pitié fraternelle. Lepropos de Maurice Bourdet est tout autre. Son livre offre une vue d’ensemble de l’aviation au début des années 1930. Il dresse un portrait des pionniers, décrit l’apprentissage du pilote et les différentes facettes du métier ; pilotes de lignes, pilotes de raids,  pilotes d’essai, pilotes militaires, et aussi les touristes de l’air. Il recense les grandes compagnies aériennes, comme l'Aéropostale qui a employé Saint-Exupéry de 1926 à 1932, la Cidna et La Luft-Hansa. Il présente les aérodromes dont celui de Villacoublay où Saint-Exupéry s’est exercé pendant son service militaire. Il dépeint aussi les atmosphères, comme la popote des ailes tenue par la mère Puyade à Viroflay. Saint-Exupéry s’y rendait avec Mermoz, Guillaumet, Reine et bien d’autres camarades de l’Aéropostale.

 

Entre 1932 et 1935, Saint-Exupéry publie plusieurs articles sur l'aviation dans Marianne. Dans un article paru le 28 février 1934, il s’inspire de Maurice Bourdet et titre « Servitude et grandeur de l’aviation ».

Pour présenter l’ouvrage de Maurice Bourdet, Antoine de Saint-Exupéry rappelle les valeurs du métier de pilote. Dés les premières lignes de sa préface, il plonge le lecteur dans le cockpit d’un avion en direction de Casablanca. Il est deux heure du matin. Plongé dans la nuit, le pilote navigue avec les étoiles, les instruments de bord étant inexistants. L’avion fait prendre de la hauteur. Vu du ciel, les soucis sans importance sont effacés et les soucis graves émergent seuls.

 

Puis il s’emploie à dire en quelques mots, l’essentiel des grandeurs et misères du métier : les « les fortes joies de l'arrivée une fois la tempête franchie », les pannes dans un univers hostile, la noblesse du danger, le courage véritable…. Mais, le plus important c’est que le pilote  « installé dans la nuit […] est retrempé dans l’essentiel ». Au lever du soleil, en découvrant cette fontaine de lumière, « il surprend le jour dans son origine » et retrouve sa sagesse paysanne, celle des sentiments élémentaires. Continuellement en danger de mort, le pilote est délivré des soucis ordinaires, « il se sent pur et hors d'atteinte », il va à l’essentiel, il goûte la joie toute simple d’être encore en vie. L’essentiel est le point de vue auxquels ces événements nous élèvent.

Beaucoup de camarades, dont on a plus rien su, se sont enfoncés dans la mort comme dans les neiges.

 

Au milieu de divinités élémentaires, guidé par une morale simple, le pilote de ligne  rejoint la sagesse paysanne.

 

Tous ceux dont le métier approche la vie et la mort y gagnent la même sagesse.

 

Il goûte simplement, si la nuit fut mauvaise, la joie de vivre.

 

Oui, il y a les misères du métier, et qui peut-être aussi le font aimer.

 

L'essentiel ? Ce ne sont peut-être ni les fortes joies du métier, ni ses misères, ni le danger, mais le point de vue auquel ils élèvent. 

 

Antoine de Saint-Exupéry :Servitude et grandeur de l’aviation,dans Marianne n°71, 28 février 1934

 

Antoine de Saint-Exupéry :Un sens à la vie, NRF, Gallimard, 1956, p. 243

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 430.

 

Réal Ouellet : Les relations humaines dans l’œuvre de Saint-Exupéry, Lettres modernes, 1971

 

Serge Losic : L'idéal humain de Saint-Exupéry, A. G. Nizet, 1965

 

Maja Destrem, Saint-Ex, Éditions Paris-Match, Collection Les Géants, 1974

Le destin de Joseph-Marie Le Brix de José Le Boucher (1932)

Au début des années 1930, Antoine de Saint-Exupéry est un écrivain connu, récompensé par le prix Femina 1931 pour son roman Vol de nuit. Sa notoriété est telle, qu’il est sollicité pour présenter le livre de José Le Boucher qui raconte Le destin de Joseph-Marie Le Brix. En associant le nom de Saint-Exupéry, La Nouvelle Librairie française qui édite le livre, espère attirer l’attention d’un large public au-delà du cercle restreint des amateurs d’aviation. L’ouvrage est publié en 1932, un an après l’accident mortel de l’héroïque aviateur du livre.

 

José Le Boucher est l’auteur de plusieurs articles sur la construction aéronautique, la sécurité ou le tourisme aérien publiés dans la revue de vulgarisation scientifique La Science et la Vie. Passionné d’aviation, il n’est pas étonnant qu’il écrive une biographie sur le grand et sympathique Joseph-Marie Le Brix (1899-1931), héros de nombreux exploits aériens. Le Brix s’est rendu célèbre avec Dieudonné Costes (1892-1973) en effectuant un tour du monde aérien entre 1927 et 1928. Lors de cette aventure, ils réussissent la première traversée de l’Atlantique Sud, sans escale, entre Saint-Louis du Sénégal et Natal au Brésil. Leur avion est le Bréguet 19 baptisé Nungesser et Coli en hommage aux aviateurs récemment disparus. Il fut ensuite professeur à l'Ecole navale de Brest où Saint-Exupéry a suivi une formation à son retour de Cap Juby. En juin 1931, avec Marcel Doret (chef-pilote chez Dewoitine) et le radio Cadou, ils s'attribuent 9 records mondiauxsur le Dewoitine 33 Trait-d'Union. Quelques mois plus tard, il disparaît en tentant le raid Paris-Tokyo à bord du Trait d'Union 2 avec Marcel Doret et René Mesmin. Dans l'Oural, l'appareil est pris dans des turbulences avant de s'écraser. Seul Doret sauve sa vie en sautant en parachute. Resté à bord, Le Brix et Mesmin meurent à Oufra (Russie) le 12 septembre 1931. En France, la mort tragique de Joseph-Marie Le Brix pris des proportions de deuil national.

Saint-Exupéry a rencontré pour la première fois Joseph-Marie Le Brix en 1927, à Dakar alors qu’il effectuait une mission aérienne avec Eugène Campardon. Il se souvient de son visage lumineux et de son regard qui éclaircit tout. José Le Boucher en parle très bien, lui aussi l’a rencontré. Il a même recueilli ses confidences pour écrire son livre que Saint-Exupéry recommande chaleureusement.

 

Saint-Exupéry a revu Le Brix une autre fois, alors qu’il faisait escale à Port-Etienne avant de rejoindre Dakar pour livrer le courrier. Le Brix venait tout juste d’être sauvé après cinq jours passés dans le désert. Il était tombé en panne au cap Timeris dans le Sahara. Le Brix lui a raconté son histoire. L’avion parti le chercher tomba en panne lui aussi. Les deux pilotes furent retrouvés après plusieurs jours. Le Brix ne voulait pas quitter son avion qu’il espérait pouvoir réparer lui-même. Il se souvient de son optimisme. Il avait une confiance et une santé morale qui forcent le sort. Son aventure lui rappelle celle d’Henri Guillaumet qui réussit à survivre dans la cordillère des Andes en plein hiver austral. En surmontant des situations extrêmes, Le Brix et Guillaumet ont fait preuve des qualités que chacun porte en germe en soi. D’autres fois, les accidents d’avion font douter les autres pilotes et révèlent la vulnérabilité de l’homme.

Le Brix ne remarquait rien qui fut laid et pouvait aborder ainsi avec une splendide confiance hommes et choses.

 

Le Brix parlait avec pudeur de sa propre vie. Il n’insistait jamais sur les dures épreuves qu’il avait subies.

 

Et j’étais tout près de penser qu’une certaine flamme rend l’homme invulnérable et lui donne un pouvoir sur les événements – cette foi qui déplace les montagnes – et que les échecs, s’ils sont supportés avec cette confiance-là, ne sont plus des échecs, mais des enseignements, mais des gages de réussite.

 

J’ai assisté, dans mon métier, à des accidents qui ne décourageaient pas les autres hommes, mais aussi à quelques disparitions qui les faisaient douter d’eux-mêmes.

 

Mais quand un Le Brix échoue, c’est à nous-mêmes que nous devons un peu renoncer. Ce n’est pas cet homme-là qui est vaincu, c’est l’homme, à travers lui, si grand soit-il, qui se révèle vulnérable.

Dieudonné Costes et Joseph Le Brix : Notre tour de la terre, Librairie Hachette, 1928

 

Jean Gérard Fleury : La ligne de Mermoz, Guillaumet Saint-Exupéry, Atlantica Editora, 1942

 

Antoine de Saint-Exupéry : Une préface retrouvée José La Boucher : Le destin de Joseph-Marie Le Brix, dans Icare n° 71, p. 62

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994

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