Romans & Textes

Vol de nuit (1931)

Écrit pendant son séjour en Argentine, Vol de nuit reçoit un accueil enthousiaste des lecteurs dés sa parution en 1931. Acclamé par la critique, récompensé par des prix littéraires en France et aux États-Unis, Vol de nuit consacre Antoine de Saint-Exupéry comme un des écrivains majeurs de sa génération.

André Gide signe la préface de ce deuxième roman édité par la Librairie Gallimard. Après avoir entendu Saint-Exupéry lui raconter ses aventures en Amérique du Sud, le célèbre écrivain se serait lui-même proposé de l’écrire. Dans sa préface, il met en avant les thèmes principaux du livre : le surpassement de soi et le sens du devoir, à l’époque où « Il s’agissait, pour les compagnies de Navigation aérienne, de lutter de vitesse avec les autres moyens de transport ».

Pour Saint-Exupéry, Vol de nuit est surtout un hymne à la nuit, celle qui réveille les souvenirs et invite à une profonde méditation, « la nuit qui inquiète », « la nuit difficile », « la grande nuit qui les enferme »...

Une fois de plus, Saint-Exupéry puise dans son expérience pour raconter une histoire.

Dés la première page, le livre est dédié à Monsieur Didier Daurat, chef d’exploitation de la Compagnie générale aéropostale qui lui a inspiré le personnage de Rivière, responsable du réseau. L’histoire se déroule en Amérique du Sud où en 1928, la Compagnie met en place les vols de nuit. Ces mêmes vols de nuit pour lesquels Saint-Exupéry suit une formation à Brest avant d’être nommé par Didier Daurat chef d’exploitation de l’Aeroposta Argentina en octobre 1929. Cette année-là, la compagnie établit une ligne Buenos Aires-Mendoza-Santiago du Chili, après avoir surmonté la principale difficulté que représente le franchissement de la cordillère des Andes. Cette même chaine de montagnes qui sert de décor au roman.

Le livre est couronné du prix Femina et Saint-Exupéry accède à une reconnaissance de ses pairs. Traduit en anglais Night Flight est publié en 1932 aux États-Unis et au Royaume-Uni. La traduction est élue Book of the Month Club Outre-Atlantique. En 1933 la Metro Glodwyn Mayer acquiert les droits et produit une adaptation pour le grand écran qui fait un succès d’audience. Sorti en France en mars 1934, le film reste dix semaines à l'affiche et fait connaître Saint-Exupéry à un public beaucoup plus large que celui de ses livres.

L’Aéropostale, pour écourter le délai de livraison du courrier, inaugure les vols de nuit. Toute erreur devient mortelle, toute faiblesse catastrophique. Il ne s’agit pas uniquement d’améliorer les appareils et les instruments de bord mais d’aguerrir les hommes. Le courage est une façon de se dépasser. La discipline est un combat avec le désordre du monde.

Rivière, le responsable du réseau, est plus qu’ intransigeant avec ses hommes. C’est lui qui a imposé les vols de nuit et se bat pour les maintenir en dépit des difficultés. Il demande à ses pilotes d’affronter les mauvaises conditions atmosphériques pour ne pas retarder le courrier, mais surtout pour vaincre leur peur. Grâce à lui, sur 15 000 km, le culte du courrier prime avant tout.

Fabien, le pilote, affronte la mort non pour acheminer des plis mais parce qu’il fait de son devoir le sens de l’existence. La mort devient une victoire, même si elle se paye de larmes et de souffrances. Le courrier de Patagonie est menacé par l’orage. Fabien ne peut contourner la masse nuageuse transpercée d’éclairs. L’aéroport qu’il vient de quitter est pris dans la tempête et tout atterrissage est impossible.

Il ne peut pas rebrousser chemin et doit affronter la tempête.

À Buenos Aires, Rivière attend des nouvelles. La liaison radio avec les autres aéroports est interrompue, trop d’éclairs. Il ne peut rien, sinon attendre.

Perdu dans les nuages, Fabien lance sa fusée éclairante et se rend compte qu’il est au-dessus de la mer. Il change de cap pour revenir vers la terre et envoie un message à Buenos Aires pour informer de ses difficultés.

À Buenos Aires, Rivière comprend que l’avion est perdu. Il pense à la femme de Fabien qui arrive justement, inquiète. Elle se sent mal à l’aise dans cet univers où il n’y a pas de place pour la pitié. Face à Rivière se dresse non l’épouse, mais « un autre sens de la vie ». Rivière sait que Fabien a épuisé son essence et qu’il n’y a plus d’espoir. Mais si Rivière arrête un seul avion, s’il accepte un seul retard, la cause des vols de nuit serait perdue. Tout doit continuer. Rivière porte « sa lourde victoire ».

Dans la vie, il n'y a pas de solutions. Il y a des forces en marche : il faut les créer, et les solutions suivent.

Nous ne demandons pas à être éternels, mais à ne pas voir les actes et les choses tout à coup perdre leur sens.

Si la vie humaine n'a pas de prix, nous agissons toujours comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine...

Le but, peut-être, ne justifie rien, mais l'action délivre de la mort.

Aimez ceux que vous commandez. Mais sans le leur dire.

Le règlement est semblable aux rites d'une religion, qui semblent absurdes, mais qui façonnent les hommes.

On est  riche aussi de ses misères (…)

L'homme est cire vierge qu'il faut pétrir.

Si les insomnies d'un musicien lui font créer de belles œuvres, ce sont de belles insomnies.

Donner un sens au silence, sans le combler.

Le responsable, ce n'est pas l'homme, c'est comme une puissance obscure que l'on ne touche jamais, si l'on ne touche pas tout le monde.

Les hommes sont de pauvres choses, et on les crée aussi. Ou bien on les écarte lorsque le mal passe par eux.

Tous ces hommes, je les aime, mais ce n'est pas eux que je combats. C'est ce qui passe par eux...

La vie se contredit tant, on se débrouille comme on peut avec la vie...

Pour se faire aimer, il suffit de plaindre.

Il faut forger les hommes pour qu'ils servent.

L'opinion publique, - on la gouverne !

Ce qui est vivant bouscule tout pour vivre et crée, pour vivre, ses propres lois.

C'est l'expérience qui dégagera les lois... la connaissance des lois ne précède jamais l'expérience.

Une fissure dans l'œuvre a permis le drame, mais le drame montre la fissure !

Les échecs fortifient les forts.

Malheureusement, contre les hommes on joue un jeu, où compte si peu le vrai sens des choses.

On fait taire l'émotion aussi sur les navires en danger.

Ni l'action, ni le bonheur individuel n'admettent le partage : ils sont en conflit.

L'intérêt général est formé des intérêts particuliers : il ne justifie rien de plus.

Ce que vous poursuivez en vous-même meurt.

La mort, la voilà ! Son œuvre est semblable à un voilier en panne, sans vent, sur la mer.

Chaque seconde emporte quelque chose.

L'ordre doit régner même dans la maison des morts.

Une fois la route tracée, on ne peut pas ne plus poursuivre.

Une victoire affaiblit un peuple, une défaite en réveille un autre.

L'événement en marche compte seul.

Antoine de Saint-Exupéry : Vol de nuit, NRF Gallimard, France, 1931


Didier Daurat : Dans le vent des hélices, Seuil, Paris, 1956


Paul Jean-Marie Decendit : Les clefs de Vol de nuit, dans Icare n° 69, page 210, 1974


Gilbert Quenelle : Vol de nuit, Hachette, 1973


Luigi Dallapicola : Vol de nuit, Partition de musique pour un opéra, 1984

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Courrier Sud (1929)

Publié en 1929, Courrier Sud est le premier livre imprimé de Saint-Exupéry. Le destin d’Antoine de Saint-Exupéry en sera changé. Le jeune homme qui doutait de sa vocation entre de plein pied dans le monde des Lettres. Et comme le remarque si bien Umberto Eco, il est désormais difficile de savoir « s’il volait pour écrire ou s’il écrivait pour voler ».

Pilote de la compagnie Latécoère depuis octobre 1926, une année plus tard Saint-Exupéry est nommé chef d’aéroplace à Cap Juby (aujourd’hui Tarfaya), dans la partie méridionale du Maroc sous protectorat espagnol. Il habite un fort perdu entre le désert et l’océan, à proximité d’une piste où les avions de la compagnie atterrissent une fois par semaine. Ses jours et ses nuits surtout sont vides. Pour meubler sa solitude, il écrit : « Je lis un peu et me suis décidé à écrire un livre. J’ai déjà une centaine de pages et suis assez empêtré dans sa construction », confesse-t-il dans une de ses lettres. Au cours des semaines et des pages, le récit s’organise, les personnages prennent de l’épaisseur, l’écriture s’épure. Début 1929, de retour à Paris, il apporte les dernières touches à son roman.

Ce roman reprend en l’amplifiant son premier texte L’Aviateur, publié en 1926 dans la revue Le Navire d’argent. Le personnage de son livre, Jacques Bernis (déjà héros de L’Aviateur) est pilote des lignes Latécoère, comme Saint-Exupéry. Il achemine le courrier vers l’Amérique du Sud où la compagnie Latécoère assure une partie du courrier aérien à destination de l’Europe depuis 1926. Comme Saint-Exupéry, Jacques Bernis fait un métier dangereux qui rend difficile la vie paisible dont rêve Geneviève, la femme qu'il aime et dont il se sépare. Pour les mêmes raisons, Louise de Vilmorin rompt ses fiançailles avec Saint-Exupéry, effrayée par les dangers qu’il court en tant qu’aviateur.

La Nouvelle Revue Française publie des fragments de Courrier Sud dans son N° 188 de mai 1929, tandis que l’édition intégrale est d’imprimée par les Éditions de La Nouvelle Revue Française Librairie Gallimard. L’ouvrage est préfacé par le journaliste et écrivain André Beucler. Ce premier roman est un succès qui incite Saint-Exupéry à continuer dans cette voie, en parallèle à sa carrière d’aviateur.

Jacques Bernis doit acheminer le courrier pour l’Amérique du Sud de Toulouse à Dakar. Il décolle. La TSF annonce son départ aux prochaines étapes. Au-dessus de l’Espagne, Bernis se remémore, ému, son enfance. Il fait étape à Alicante. Bref contrôle de l’appareil et Bernis repart. Pris dans une tempête, un câble se bloque. L’avion penche dangereusement. Un coup de talon débloque le câble. L’avion se redresse.

Jeune homme, Jacques Bernis était épris de Geneviève. Elle a épousé Herlin, qui a « la lubie du politique ». Les relations des époux sont tendues et lorsque leur fils tombe malade, les angoisses des parents enveniment leurs rapports. Epuisée par les nuits passées au chevet de son enfant, Geneviève voudrait sortir pour échapper à l’atmosphère étouffante de la maison. Elle essuie les reproches de son mari. Pour Herlin, la maladie de leur fils est une punition de Dieu qui châtie la mère. Lorsque l’enfant meurt, Geneviève fuit la maison et trouve refuge dans les bras de Bernis.

Sait-elle au moins de quoi elle a besoin ? s’interroge Bernis. Il ne peut pas lui offrir la vie qu’elle souhaite. L’amour est une chose, la vie une autre, pense-t-il. De plus, il faut éviter les médisances. Dans une église, il écoute le prêtre lire l’Evangile. Il découvre à quel point Jésus est un être désespéré. Troublé par les implications de sa relation avec Geneviève, il cherche refuge dans un cabaret de Montmartre, puis dans le lit d’une femme quelconque, maigre remède à sa détresse et à sa solitude.

L’avion de Bernis quitte l’Europe. Après des escales à Casablanca et Agadir, il repart vers Cap Juby. On l’attend en vain. Est-il tombé dans le désert ? Est-il prisonnier des Maures ? Finalement la liaison radio avec Agadir est rétablie : l’avion de Bernis a dû faire demi-tour, il repartira bientôt. On prévient Dakar. L’avion de Bernis décolle. Et c’est la panne, puis l’accident. Les dépêches annoncent la mort du pilote.

Nous étions perdus aux confins du monde car nous savions déjà que voyager c’est avant tout changer de chair.

Nous vivons les uns sur les autres en face de notre propre image, la plus bornée !

Chaque jour, pour l'ouvrier, qui commence à bâtir le monde, le monde commence.

Chambre de pilote, auberge incertaine, il faut souvent te rebâtir !

La seule vérité est peut-être la paix des livres.

Il faut s'écarter un peu pour regarder dormir.

Veille tes amours comme un berger !

Nous sommes les maîtres des choses quand les émotions nous répondent.

Chaque femme contient un secret : un accent, un geste, un silence.

Rien n'est aussi menacé que l'espérance !

Tu sentais soudain ta vie si certaine, comme un jeune arbre se sentirait croître et développer la graine au jour.

La foule est la matière vivante qui vous nourrit de larmes et de rires.

La souffrance est presque une amie.

Les drames sont rares dans la vie. Il y a si peu d'amitiés, de tendresses, d'amours à liquider.

Il faut autour de soi, pour exister, des réalités qui durent.

L'argent c'est ce qui permet la conquête des biens - mais la fortune, c'est ce qui fait durer les choses.

Aimer c'est naître.

Vivre, sans doute, c'est autre chose.

Une armée sans foi ne peut conquérir.

Les bras de l'amour vous contiennent avec votre présent, votre passé, votre avenir, les bras de l'amour vous rassemblent...

La maison est un navire. Elle passe les générations d'un bord à l'autre.

Quand on s'abandonne on ne souffre pas. Quand on s'abandonne même à la tristesse on ne souffre plus.

Dans la vie quotidienne, le moindre pas prend l'importance d'un fait et le désastre moral y perd un peu de sens.

Si je trouve une formule qui m'exprime, qui me rassemble, pour moi ce sera vrai.

L'immobilité saisit, chaque seconde plus grave comme une syncope, puis la vie repart.

Je me fous bien de sa lumière ! J'ai la lune... !

Nous sommes sortis de la même enfance…

Ma vie est serrée comme un drame
On savait la mort installée sous le toit, on l'y accueillait en intime sans en détourner le visage.

Tout est simple : vivre, ranger les bibelots, mourir...

Tant d'images coulaient dans nos yeux : nous sommes prisonniers d'une seule, qui pèse le poids vrai de ses dunes, de son soleil, de son silence.

Les étoiles mesurent pour nous les vraies distances. La vie paisible, l'amour fidèle, l'amie que nous croyons chérir, c'est de nouveau l'étoile polaire qui les balise...

Antoine de Saint-Exupéry : Courrier Sud dans La Nouvelle Revue Française N°188, p.610-619, mai 1929


Antoine de Saint-Exupéry : Courrier Sud, NRF, Gallimard, France, 1929


René-Marill Albérès : Saint-Exupéry, Bibliothèque de l'Aviation. (La Nouvelle Edition), Paris, 1946


Marion Bonner Mitchell : Saint Exupéry's concept of image and symbol in Courrier Sud, thèse, Ohio State University, 2005

 

M. A Parry : Symbolic interpretation of Courrier Sud, The Modern Language v. 69, États-Unis, avril 1974


Jean Prévost : Courrier Sud dans Icare n° 108, p.78

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Lettre à un otage (1943)

Antoine de Saint-Exupéry rédige la Lettre à un otage pendant son exil aux États-Unis en 1942. Sous forme de lettre, Saint-Exupéry s’adresse à un ami resté « otage » dans une France occupée, persécuté dans son pays qu’il ne peut quitter. À travers un signe d’amitié envoyé à l’ami qui souffre, son texte rend hommage à la France.

À l’origine Antoine de Saint-Exupéry écrit une préface au manuscrit Trente-trois jours, de son ami Léon Werth. D’origine juive, Léon Werth s'est réfugié à Saint-Amour dans le Jura où Saint-Exupéry lui rend visite avant de partir pour les Etats-Unis en décembre 1940. Celui-ci lui confie son manuscrit, un récit sur l'exode, et lui demande de le faire publier. Pour des raisons floues le manuscrit ne parait pas. Saint-Exupéry remanie sa préface pour en faire un texte indépendant. D’abord intitulée Lettre à un ami puis Lettre à Léon Werth avant d’adopter le titre définitif Lettre à un otage, le texte dépeint désormais la France qui souffre sous l'occupation allemande.

Lettre à un otage parait en juin 1943 aux éditions Brentano’s, New york, alors que Saint-Exupéry a déjà quitté les États-Unis pour l’Afrique du Nord. En février 1944, Le texte parait à Alger dans le premier numéro de la revue l’Arche dirigée par Jean Amrouche. En France, les Éditions Gallimard publient le texte en décembre 1944.

« On ne saurait imaginer plus belle déclaration d'amour. Seule la pensée de Léon Werth vivant dans son village de France peut lui donner corps. Seule son amitié peut faire qu'il ne soit plus un émigrant, mais un voyageur. C'est le thème central de Lettre à un otage. L'émigrant n'a plus de racines. Le voyageur, même s'il se trouve temporairement hors des frontières de son pays, reste orienté vers lui par toutes ses affections ». Françoise Gerbod, extrait de la notice de Lettre à un otage, Bibliothèque de la Pléiade

Dans cette lettre, Antoine de Saint-Exupéry écrit à un ami, Léon Werth, et à travers lui, il s'adresse à toute la France occupée. Persécuté dans son pays qu’il ne peut quitter, son ami anonyme dans le texte, symbolise le Français otage de l’occupant.

Le texte est composé de six courts chapitres, Écrite de façon poétique, cette lettre mêle des références à son amitié pour Léon Werth et à son attachement à son pays.

Le texte d’une vingtaine de pages est divisé en six parties. Des souvenirs et des observations s’enchaînent selon une démonstration qui s’édifie petit à petit, par fragments. Saint-Exupéry reprent les éléments récents de sa vie (voyage au Portugal, évocation du Sahara, séjour aux États-Unis...). Il rend hommage à tous les exilés, à tous ceux qui ont pris conscience de l'importance de leurs racines, et surtout à tous les Français, pris en otage par le régime hitlérien. Car il veut penser à la France qui souffre, pas à celle qui se déchire.

En décembre 1940, Saint-Exupéry arrive à Lisbonne pour se rendre aux États-Unis. La ville, affiche une joie suspecte. Il y a là des réfugiés « ceux qui s’expatrient loin de la misère des leurs pour mettre à l’abri leur argent ». Saint-Exupéry les retrouve sur le bateau. A la différence de celui qui voyage, les émigrés ont coupé leurs amarres et ne sont plus de nulle part.

L’essentiel est de créer des liens ; ensuite de les cultiver. La France, même occupée, reste un point de retour pour Saint-Exupéry. Il n’est pas un émigrant aux États-Unis parce qu’il a un ami en France. Cet ami a cinquante ans, il est malade et il est juif. Il raconte un moment privilégié en sa compagnie dans un restaurant sur les berges de la Saône.

Un autre souvenir jaillit. Cela se passe en Espagne pendant la guerre civile. Envoyé par son journal pour faire un reportage, Saint-Exupéry a été arrêté par des anarchistes  et conduit dans un poste de garde.

Notre civilisation repose sur le respect de l’homme, de son pouvoir à transformer le monde et soi-même. Il faut respecter ce qui est différent dans l’autre. Ce lien crée une alliance fondée sur l’avenir et non sur l’origine. La France est faite de ces différences pour lesquelles Saint-Exupéry se bat. Son ami est un des quarante millions d’otages enfermés comme dans une cave, mais « c’est dans les caves de l’oppression que se préparent les vérités nouvelles ». Ceux qui souffrent sont l’avenir : ils portent en eux l’Esprit. Ils sont des saints.

Nous nous découvrons vite des amis qui nous aident. Nous méritons lentement ceux qui exigent d’être aidés.

Il faut allaiter longtemps un enfant avant qu’il exige. Il faut longtemps cultiver un ami avant qu’il réclame son dû d’amitié. Il faut s’être ruiné durant des générations à réparer le vieux château qui croule, pour apprendre à l’aimer.

L’essentiel est de vivre pour le retour.

L’homme est gouverné par l’Esprit. Je vaux, dans le désert, ce que valent mes divinités.

Le plaisir véritable est plaisir de convive.

Respect de l’homme !... Là est la pierre de touche.

La vie crée l’ordre, mais l’ordre ne crée pas la vie.

Une civilisation se fonde d’abord dans la substance. Elle est d’abord, dans l’homme, désir aveugle d’une certaine chaleur. L’homme ensuite, d’erreur en erreur, trouve le chemin qui conduit au feu.

Les miracles véritables, qu'ils font peu de bruit !

Un sourire est souvent l'essentiel. On est payé par un sourire. On est récompensé par un sourire. On est animé par un sourire. Et la qualité d'un sourire peut faire que l'on meure.

Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente.

Nous sommes tous de France comme d’un arbre.

C’est toujours dans les caves de l’oppression que se préparent les vérités nouvelles…

Antoine de Saint-Exupéry : Lettre à un otage, Brentanno's, New York, 1943


Antoine de Saint-Exupéry : Lettre à un otage, Gallimard, France, 1944


Max-Pol Fouchet :  Lettre à un otage, dans Icare n° 108, 1984


Gilles Heuré, L'insoumis Léon Werth, Viviane Hamy, 2006


Maxwell Smith : Saint Exupery’s Lettre à un otage, The French Review vol 24 n° 2, décembre 1950 p. 110-118


Saint-Exupéry : Œuvres complètes II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1262-1300

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L'aviateur (1926)

Le premier texte publié d’Antoine de Saint-Exupéry est une nouvelle intitulée L'Aviateur. Elle parait le 1er avril 1926 dans Le Navire d'argent, revue dirigée par Adrienne Monnier. À l’initiative de cette publication, Jean Prévost, secrétaire de rédaction de la revue séduit par le récit des vols de Saint-Exupéry qu’il a rencontré dans le salon littéraire d’Yvonne de Lestrange.

Le Navire d'argent est une revue mensuelle de littérature et de culture générale imprimée par La Maison des Amis des Livres, la librairie ouverte en 1915 par Adrienne Monnier (1892-1955). Le 1er numéro de la revue qui en comptera 12, parait le 1er juin 1925. À l’image de sa librairie, la revue met à l’honneur des écrivains français et étrangers de tous horizons. Le texte de Saint-Exupéry est publié dans le N° 11, avant dernier numéro de la revue, aux côtés de textes de R. Fernandez, Marcelle Auclair, Blaise Cendrars et aussi de traductions de Rainer Maria Rilke et de Ramon Gomez de la Serna.

Au moment où il écrit sa nouvelle, Saint-Exupéry est titulaire des brevets de pilote civil et militaire obtenus pendant son service militaire (1921-1923). Cependant, ses heures de vol sont peu nombreuses et il ne travaille pas encore dans l’aviation. En attendant de trouver un emploi qui lui permette de voler, il rédige un texte : L’Évasion de Jacques Bernis. La rédaction du Navire d’argent en publie un extrait de dix pages divisées en huit petits sous-chapitres, intitulé pour l’occasion L’Aviateur.

À travers les impressions de son personnage Bernis et de son élève, Pichon, par le récit de l’accident du pilote Mortier et finalement de celui de Bernis lui-même, le lecteur prend connaissance du monde merveilleux des aviateurs. Saint-Exupéry introduit quelques uns des thèmes qui reviendront ensuite dans son œuvre : l’avion comme instrument d’une découverte de soi, le désir de rompre avec la vie monotone de ceux plus occupés par leurs intérêts, la camaraderie, l’image de la terre si différente lorsqu’on la regarde d’en haut, la mort réduite à l’insignifiance d’un fait divers.

Le pilote se prépare à décoller. Il ajuste ses vêtements, fixe son parachute, s’installe dans la carlingue. Le moteur est déjà emballé, il peut décoller. Il tire la manette. L’avion fait les premiers bonds. L’air « d’abord impalpable, puis fluide, devenu maintenant solide » permet au pilote de s’y appuyer pour monter. Voler, c’est aller dans un autre monde. Les maisons qui commencent par ressembler à celles d’un jeu d’enfants se font de plus en plus petites et disparaissent. À 3000 mètres, il n’y a plus que le soleil, le ciel et, en bas, une terre figée, immobile.

Il est au-dessus de la mer lorsque le moteur a un hoquet. Un instant de panique et le pilote a constamment l’oreille tendue pour écouter les bruits de l’appareil. Il revient au-dessus de la terre. Il descend pour mieux « la savourer ». L’atterrissage est décevant : on troque les excitations du vol contre une province silencieuse où l’on étouffe.

Le pilote descend de sa carlingue. On courre vers lui pour le féliciter. Mais il n’est plus qu’un homme ordinaire, Jacques Bernis. Entouré d’amitiés conventionnelles, en quête de l’amour, Bernis flâne, désemparé, dans la ville. Il entre dans un dancing, et réalise soudain que le vol a fait de lui un homme différent : il est fort. Il aime, lui, les moments passés en compagnie de ses camarades aviateurs qui racontent leurs péripéties.

Il vole maintenant en compagnie d’un élève. Il lui explique les « principes élémentaires » en cas d’incident : garder son calme, couper le moteur, retirer les lunettes, se cramponner… Le jeune pilote Mortier est perdu dans le brouillard. Il vole bas pour essayer de se repérer. Il arrive enfin mais doit atterrir dans le brouillard, sans voir l’obstacle. Blessé, Mortier agonise, entouré de ceux accourus pour le dégager. « C’est un accident de travail » dit Bernis à l’élève pilote.

En vol, Bernis prend du plaisir à faire des pirouettes et des virages avec son avion. Une aile craque. L’avion plonge en vrille. La terre tourne comme un manège et puis elle jaillit vers celui qui va mourir comme la mer vers le plongeur.

C’est le départ même : dès lors on est d’un autre monde.

La terre de là-haut paraissait nue et morte, l’avion descend : elle s’habille.

(…) on meurt et cela ne fait pas grand bruit

L’élève Pichon a compris quelque chose : on meurt et cela ne fait pas grand bruit.

Il regarde ce monde carrelé à la façon d’une Europe d’atlas. Les terres jaunes de blé ou rouges de trèfle, qui sont l’orgueil des hommes et leur souci, se juxtaposent, hostiles. Dix siècles de luttes, de jalousies, de procès ont stabilisé chaque contour : le bonheur des hommes est bien parqué.

Vers le pilote assassiné, comme la mer vers le plongeur, jaillit la terre.

Antoine de Saint-Exupéry : L’Aviateur, Le Navire d'argent, France, 1926
La revue Le Navire d’argent est accessible sur : http://gallica.bnf.fr/

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Pilote de guerre (1942)

Avec Pilote de guerre, Antoine de Saint-Exupéry offre le témoignage bouleversant de la débâcle de juin 1940. Le livre est publié d’abord aux États-Unis en février 1942, simultanément en français et en anglais sous le titre Flight to Arras. En France, l’ouvrage parait en fin d’année 1942 avant d’être interdit et imprimé clandestinement.

Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Saint-Exupéry est mobilisé et obtient d’être affecté au groupe d’aviation 2/33 où il y accompli des missions de reconnaissances photographiques. Le 22 juin 1940, l’armistice est signé et la France est divisée en deux zones par une ligne de démarcation. Démobilisation en été 1940 Saint-Exupéry s’exile aux États-Unis en décembre 1940 où il écrit Pilote de guerre. Il fait le récit des missions qu’il a accompli au sein du groupe 2/33, il raconte la guerre, ses horreurs et l’humiliation de la défaite. La mission du 23 mai 1940 sur Arras lui fournit le titre de la version anglaise Flight to Arras.

Avec pudeur et amour de l’homme et de son pays, Saint-Exupéry rend hommage à ceux qui ont sacrifié leur vie. Il signe le manifeste d’une France qui refuse la défaite. Il livre une œuvre de réflexion sur les fondements de la civilisation occidentale. Il croit à la victoire parce qu’il croit aux vertus d’une tradition spirituelle qui offre à chacun des raisons de croître, de se dépasser, de se sacrifier pour bâtir le monde.

Aux États-Unis, le livre est publié en français aux Éditions de la Maison française et en anglais chez Reynal & Hitchcock, dans la traduction de Lewis Galantière. Les Américains sont bouleversés par le récit. Durant six mois en tête des ventes, le livre contribue à rectifier l’image de la France aux yeux de l’opinion publique et des hommes politiques.

En France, les Éditions Gallimard soumettent le livre au service de propagande allemand qui autorise sa publication. En cette période de guerre, de nombreux mouvements politiques s’affrontent (vichystes, pétainistes, maréchalistes, gaullistes, giraudistes, communistes…) et le livre de Saint-Exupéry n’est pas perçu comme celui d’un simple patriote dénué de discours politique. La presse collaborationniste lui réserve un accueil haineux et l’entourage du général de Gaulle dénoncent le livre avec la même violence. On lui reproche entre autre les pages sur Jean Israël, colonel patriote au courage exceptionnel à un moment où les Juifs sont pourchassés. Finalement, les autorités allemandes interdisent le livre. Plusieurs éditions clandestines sont imprimées et diffusées par les mouvements de résistants.

À travers le récit des missions qu’il a accompli au sein du groupe de reconnaissance 2/33, Saint-Exupéry raconte la guerre et l’humiliation de la défaite de la France suite à l’armistice du 22 juin 1940. Aux commandes de son avion, le pilote se remémore des souvenirs et médite sur l’Homme et la Civilisation.

Ce 23 mai 1940, il doit survoler la région d’Arras pour prendre des photos. Cette mission est inutile du point de vue militaire et tellement dangereuse que revenir tient du miracle. Mais la France est en guerre et on sacrifie les équipages « comme on jetterait un verre d’eau dans un incendie de forêt ».

Il pense à Sagon, blessé dans un combat aérien quelques jours auparavant. À l’hôpital, il raconte sa mésaventure avec simplicité. Un héroïsme ordinaire dans un avion en flammes. L’homme se découvre dans le danger : « Vivre c’est naître lentement ».

À très haute altitude, le froid bloque les appareils de bord et les mitrailleuses. Mais c’est le seul moyen pour ne pas avoir les avions de chasse sur le dos, prêts à vous abattre.

L’armée française brûle des villages pour ralentir l’avance allemande sans réussir à la stopper. On détruit des centaines d’années de labeur et de patience pour l’efficacité d’un tir. Tout cela est absurde. L’adversaire a une tactique logique et efficace. Comme un poison, ses tanks pénètrent en zone ennemie et détruisent les centres vitaux.

D’en haut, le pilote voit les convois de réfugiés. La paix est ordre, la guerre détruit cette logique. Les hommes ne sont plus des hommes quand ils sont en vrac, quand leurs liens ont été détruits, chacun livré à lui-même. La défaite pourtant n’est pas imputable aux victimes.

L’avion descend pour prendre les photos. Il est une cible pour toute la plaine. Pendant qu’on lui tire dessus, Saint-Exupéry se rappelle sa gouvernante tyrolienne. Dans l’épreuve du feu « l’homme ne s’intéresse plus à soi. Seul s’impose à lui ce dont il est ». Il pense à son jeune frère mourant. Celui qui souffre, lui avait-il dit, ce n’est pas moi, mais mon corps. Les explosions d’obus sont de plus en plus proches. La joie d’être encore en vie est renouvelée à chaque instant : « Ceux qui nous tirent d’en bas, savent-ils qu’ils nous forgent ? »

Les photos sont prises, l’avion retourne à la base, l’équipage est sain et sauf. À la base, les pilotes viennent aux ordres. Demain, ils seront des vaincus qui devront se taire. Les graines doivent pourrir pour que naisse l’arbre. Souvent le premier acte de la création est une défaite.

Il faut préserver la France. Il faut préserver cette civilisation qui « repose sur le culte de l’Homme au travers des individus ». « Il faut restaurer l’Homme. C’est lui l’essence de ma culture. C’est lui la clef de ma Communauté ».

Chacun est responsable de tous.

L'illumination n'est que la vision soudaine, par l'esprit, d'une route lentement préparée.

Je savoure les obligations du métier qui nous fondent ensemble dans un tronc commun.

Je me nourris de la qualité des camarades.

Il n'est point d'acte qui n'engage autrui.

Je combattrai pour la primauté de l'Homme sur l'individu.

Que suis-je si je ne participe pas ? J'ai besoin, pour être, de participer.

Qu'est-ce qu'un homme s'il manque de substance ? S'il n'est qu'un regard et non un être ?

Connaître, ce n'est point démonter, ni expliquer. C'est accéder à la vision.

Un Etre n'est pas de l'empire du langage, mais de celui des actes. Notre Humanisme a négligé les actes.

Ton acte, c'est toi.

La Guerre n'est pas une aventure. La guerre est une maladie comme le typhus.

L'aventure repose sur la richesse des liens qu'elle établit, des problèmes qu'elle pose, des créations qu'elle provoque.

La grandeur de ma civilisation, c'est que cent mineurs s'y doivent de risquer leur vie pour le sauvetage d'un seul mineur enseveli. Ils sauvent l'Homme.

L'homme n'est qu'un nœud de relations.

Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m'enrichit.

D'où suis-je ? Je suis de mon enfance. Je suis de mon enfance comme d'un pays.

Les disparus embellissent dans le souvenir. On les habille pour toujours de leur sourire le plus clair.

Je combattrai pour l'Homme. Contre ses ennemis. Mais aussi contre moi-même.

Je crois que la primauté de l'Homme fonde la seule Égalité et la seule Liberté qui aient une signification.

Le métier de témoin m'a toujours fait horreur. Que suis-je si je ne participe pas?
J'ai besoin, pour être, de participer.

Notre Communauté, telle que notre civilisation l'avait bâtie, n'était pas, elle non plus, somme de nos intérêts - elle était somme de nos dons.

On est frère en quelque chose et non frère tout court. Le partage n'assure pas la fraternité. Elle se noue dans le seul sacrifice. Elle se noue dans le don commun à plus vaste que soi.

Quand une femme me paraît belle, je n'ai rien à en dire. Je la vois sourire, tout simplement. Les Intellectuels démontent le visage, pour l'expliquer par les morceaux, mais ils ne voient plus le sourire.

Il n'est point de protection pour les hommes. Une fois homme on vous laisse aller.

Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous.

Vivre, c'est naître lentement.

La vérité de demain se nourrit de l'erreur d'hier.

Il est des victoires qui exaltent, d'autres qui abâtardissent. Des défaites qui assassinent, d'autres qui réveillent.

Ni l'intelligence ni le jugement ne sont créateurs.

Antoine de Saint-Exupéry : Pilote de guerre, Éditions de la Maison française, New York, 1942


Antoine de Saint-Exupéry : Flight to Arras  Reynal & Hitchcock, New York, 1942


Antoine de Saint-Exupéry : Pilote de guerre, Gallimard, France, 1942


Michel Autrand : Vers un nouveau roman : Pilote de guerre  dans Roman 20-50 n° 31, 2002


Monique Gosselin-Noat : La terre et le moi dans Pilote de guerre et Terre des hommes, dans Roman 20-50 n° 34, 2005


Olivier Odaert : Saint-Exupéry et le fascisme ; une poétique de l'idéologie, RiLUnE n. 1, 2005


Michel Quesnel : Image de l'absurde dans Pilote de guerre, dans Roman 20-50 n° 32, 2003


Gisèle Sapiro : La guerre des écrivains, Fayard, 1999


Thanh-Vân Ton-That : Images et voix de l'enfance dans Pilote de guerre, dans Roman 20-50 n° 33, 2004

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Terre des Hommes (1939)

Sa vie de pilote et les reportages qu’il fait pour différents journaux fournissent à Saint-Exupéry la matière de son troisième livre, Terre des hommes. Publié en février 1939, le livre est élu Grand Prix du roman de l'Académie française, bien que ce ne soit pas un roman. Aux États-Unis, Wind Sand and Stars est salué par l’American Booksellers Association.

Œuvre autobiographique Terre des hommes, relate les exploits des pilotes de l’Aéropostale, et de quelques autres épisodes de sa vie d’aviateur entre 1926 et 1935. Saint-Exupéry raconte ses débuts à la société Latécoère basée à Toulouse où il a rejoint la famille des pilotes parmi lesquels Jean Mermoz et Henri Guillaumet. Aux commandes de son avion, il admire et médite notre planète vue du ciel. Il assure le courrier entre Toulouse et Dakar et sert de lien entre les hommes. Il poursuit son récit par les aventures des pilotes en Amérique du Sud qui travaillent désormais pour la Compagnie Générale Aéropostale rebaptisée ainsi depuis son rachat par Marcel Bouilloux-Lafont, un investisseur français installé en Argentine.

Saint-Exupéry entame l’écriture de ce troisième livre en 1938 dont André Gide lui inspire la construction : « Pourquoi n’écririez-vous pas quelque chose qui ne serait pas un récit continu, mais une sorte de...(…). enfin comme un bouquet, une gerbe, sans tenir compte des lieux et du temps, le groupement en divers chapitres des sensations, des émotions, des réflexions de l’aviateur (...) ».

Saint-Exupéry compile la série d’articles Le Vol brisé, Prison de sable, parue dans L’Intransigeant en 1936. Les détails de son accident en Libye viennent alimenter le chapitre central du livre Au centre du désert. D’un chapitre à l’autre, il déploie sa pensée humaniste et visionnaire dans un langage universel. Il illustre son point de vue sur le monde et alimente sa réflexion sur de nombreux thèmes : la mort, l'amitié, l'héroïsme, la quête de sens…

En décembre 1938, à l’imprimerie de Lagny-Sur-Marne, Saint-Exupéry change sur les épreuves le titre Étoile par grand vent par Terre des hommes que son cousin André de Fonscolombe lui a proposé. Le livre sort en février 1939 publié par les Éditions Gallimard. Aux États-Unis, le livre est publié en juin 1939 par les éditions Reynald et Hitchcock. Saint-Exupéry laissé le soin à Lewis Galantière, chargé de la traduction, de choisir le titre. Ce sera Wind, Sand and Stars.

L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle ». Autour d’événements quotidiens ou héroïques, il fait émerger une conception globale sur la vocation de l’homme dans le monde.

Le chap. I. La Ligne rend hommage aux pionniers de l'aviation qui ont su, parfois au péril de leur vie, libérer l'homme des contraintes géographiques, physiques ou météorologiques, en ouvrant la voie à de nouvelles routes aériennes.

Dans le chap. II. Les Camarades courageux sont Mermoz et Guillaumet qui accomplissent des exploits dans des conditions climatiques extrêmes. Mermoz affronte plusieurs fois la mort pour trouver le meilleur itinéraire aérien. Guillaumet, échoue dans les Andes en plein hiver austral. Le danger crée des liens privilégiés entre ceux qui l’affrontent ensemble.

Le chap. III. L’Avion est une méditation sur le progrès technologique. L’avion n’est pas un but, mais un outil. Le progrès technique risque de nous faire oublier que nos découvertes n’ont qu’un seul but « servir les hommes ». Dans sa machine perfectionnée, le pilote est confronté aux mêmes entités fondamentales : l’eau, la terre et l’air.

Dans le chap. IV. L’Avion et la Planète, l’avion change notre regard sur la planète. En nous apprenant la ligne droite, l’avion nous fait découvrir ce que nos routes contournent. Tant d’endroits où la vie n’est pas si naturelle et nous ramène aux origines du monde. Vu du ciel, les hommes aussi sont différents. En se confrontant à l’espace et au temps, le pilote échoué dans le désert comprend que ses rêves « sont plus réels que ces dunes ».

Dans le chap. V. Oasis, Saint-Exupéry atterrit près de Concordia en Argentine où il est accueilli dans une maison de fermier. Il y a là deux jeunes filles, deux fées, silencieuses et mystérieuses. Leur vie est simple, digne, paisible. Un havre de paix dans un monde que les hommes transforment en un désert.

Chap. VI. Dans le désert Saint-Exupéry apprend la solitude : « l’empire de l’homme est intérieur ». C’est aussi à l’intérieur de nous qu’il faut chercher les fontaines. Une visite chez les Maures, l’amène à des réflexions sur l'islam, l'homme, la liberté, le sens de la vie.

Le chap. VII. Au centre du désert raconte son accident d’avion dans le désert libyen lors du raid Paris-Saigon. La faim et la soif les gagnent. Cependant, un Bédouin apparaît, une caravane, ils sont sauvés.

Le chap. VIII. Les hommes et les expériences vécues permettent de poser différemment des questions essentielles. Qu’est-ce qu’un homme ? Que nous manque-t-il ? Quelle est notre vérité ? Dans le train qui le conduit à Moscou, Saint-Exupéry observe un enfant qui a un visage de musicien : « Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir (…) C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné ».

La terre nous en apprend plus long sur nous que les livres.

L'homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle.

Ce que d'autres ont réussi, on peut toujours le réussir.

Mais au cœur du danger on conserve des soucis d'homme (...)

Il faut que l'on nous parle un simple langage pour se faire entendre de nous.

On ne se crée point de vieux camarades.

Il est vain, si l'on plante un chêne, d'espérer s'abriter bientôt sous son feuillage.

En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison.

La grandeur d'un métier est peut-être, avant tout, d'unir des hommes.

Ce qui sauve, c’est de faire un pas. Encore un pas. C’est toujours le même pas que l’on recommence…

Être homme, c’est précisément être responsable.

La vérité, pour l’un, fut de bâtir, elle est, pour l’autre, d’habiter.

Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher.

Avec l'avion, nous avons appris la ligne droite.

Les hommes seuls bâtissent leur solitude.

Ce n’est pas la distance qui mesure l’éloignement.

L’empire de l’homme est intérieur.

L’homme est cible sur terre pour des tireurs secrets.

L’esclave fait son orgueil de la braise du maître.

Ce n’est pas le danger que j’aime. Je sais ce que j’aime. C’est la vie.

Eau, tu n’as ni goût, ni couleur, ni arôme, on ne peut pas te définir, on te goûte, sans te connaître. Tu n’es pas nécessaire à la vie tu es la vie.

L’essentiel, nous ne savons pas le prévoir.

Aimer ce n’est point nous regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction.

La vérité pour l’homme, c’est ce qui fait de lui un homme.

Celui qui meurt pour le progrès des connaissances ou la guérison des maladies, celui-là sert la vie, en même temps qu’il meurt.

Pourquoi nous haïr ? Nous sommes solidaires, emportés par la même planète, équipage d’un même navire.

Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme.

Antoine de Saint-Exupéry : Terre des hommes, Gallimard, France, 1939


Lucien Adjadji : La Terre et les Hommes, choix des textes et analyse, Didier, 1975


Marc Bell : Gabriel Roy and Antoine de Saint-Exupéry : Terre des Hommes - Self and Non Self, Peter Lang Publishing, 1991


Rainer Biemel :  A propos de Terre des Hommes, dans Icare n° 108, 1984


Françoise Brin : Etude sur Terre des Hommes, Ellipses, 2000


Françoise Gerbod : Récit d'aventures ou méditation morale : Terre des hommes, dans Roman 20-50 n° 30


Monique Gosselin-Noat : La terre et le moi dans Pilote de guerre et Terre des hommes, dans Roman 20-50 n° 34


Juliette Gros : Accomplissement et quête dans Terre des Hommes, thèse, Université Lyon 3, 1999


Marie Liquard : Le doute et le sens dialectique de la quête dans Courrier Sud, Vol de nuit, Terre des hommes, thèse Université Lille 3, 1993


Jean-Luc Maxence : L'appel du désert. Antoine de Saint-Exupéry, Presses de la Renaissance, 2002


Georges Pelissier, Les cinq visages de Saint Exupéry, Flammarion, Paris, 1951


Paul Reynard :  Saint Exupéry et Jean Renoir: Terre des hommes à l’écran ? dans Roman-20-50 n° 29, juin 2000


Robert de Traz : Terre des Hommes, dans Icare n° 108, 1984

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Le Petit Prince (1943)

Conte poétique et philosophique, Le Petit Prince est d’abord publié aux États-Unis en avril 1943 puis en France en 1946. Aujourd’hui phénomène éditorial, Le Petit Prince est l’ouvrage de littérature française le plus lu et le plus connu dans le monde. Il sert de fer de lance à la sauvegarde de dialectes et patois menacés d’extinction. Paradoxalement, il est aussi un des meilleurs messagers de la langue française.

Antoine de Saint-Exupéry entame l’écriture du Petit Prince en 1942 pendant son exil aux États-Unis. Il puise dans la richesse de ses expériences et de son imagination pour raconter une histoire singulière et universelle. Il décide de dessiner lui-même le portrait de son personnage et crée un univers à la fois unique et reconnaissable par tous.

En racontant l’histoire du petit Prince, Saint-Exupéry aborde des thèmes majeurs qu’il établit selon une dualité : visible et invisible, adulte et enfant, amour et amitié, voyage et sédentarité, espace et temps, danger et destruction, signes et significations, questions et réponses, bonheur et chagrin.

Le Petit Prince est publié le 6 avril 1943 par Reynal & Hitchcock en français et en anglais sous le titre The Little Prince. Mais Saint-Exupéry ne connaitra pas le destin de son ouvrage. Le 13 avril 1943, il quitte les États-Unis pour rejoindre les Forces françaises libres en Algérie. En France, le livre est publié deux ans après sa mort en 1946 par les Éditions Gallimard. Il existe plusieurs versions manuscrites ou dactylographiées du texte, témoignant des différentes étapes de son élaboration. Le manuscrit original est conservé à New York, à la Pierpont Morgan Library qui conserve de nombreux documents originaux dédiés à la littérature jeunesse.

Dédié à Léon Werth, ce conte philosophique est divisé en 27 chapitres qui racontent les aventures du petit prince. À la suite d’une panne de moteur, un aviateur se retrouve dans le désert du Sahara. Il rencontre le petit prince qui lui demande de lui dessiner un mouton. Étonné de le trouver là, l’aviateur voudrait savoir qui il est et d’où il vient. Le petit prince ne répond pas aux questions mais au fil des chapitres et des jours, l’aviateur reconstitue l’histoire du petit garçon aux cheveux d’or.

Il habite l’astéroïde B 612, où il y a trois volcans, et où poussent des baobabs et une rose compliquée. Un matin, il quitte sa planète et visite quelques astéroïdes où il rencontre un roi, un vaniteux, un ivrogne, un businessman, un allumeur de réverbères et un géographe.

Finalement, il arrive sur la Terre, en Afrique et parle avec un serpent. Il parcourt la Terre et fait la connaissance du renard. Il lui apprend que pour avoir des amis il faut les apprivoiser. Il apprend aussi que l’on devient responsable pour toujours de ce qu’on a apprivoisé. Il observe les grandes personnes qui ont oublié le sens de l’existence.

Au huitième jour, l’aviateur et le petit prince marchent à la recherche d’un puits, jusqu’à la tombée de la nuit. Au lever du jour, il le découvre. La nuit prochaine cela fera un an que le petit prince a quitté sa planète. Il a décidé de retrouver sa planète cette nuit là,. Pour la rejoindre, il prie un serpent venimeux de le mordre pour le débarrasser de son corps trop lourd. Il s’empresse de rassurer l’aviateur : « J’aurais l’air d’être mort et ce ne sera pas vrai. »

Six ans plus tard, l’aviateur est rentré chez lui, et attend le retour du petit prince. Lorsqu’il regarde les étoiles dans le ciel, il repense à lui car il est sur l’une d’entre elles.

Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants, mais peu d'entre elles s'en souviennent. (Dédicace)

S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! (Chap. II)

Quand le mystère est trop impressionnant, on n'ose pas désobéir. (Chap. II)

Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin… (Chap. III)

Les enfants doivent être très indulgents envers les grandes personnes. (Chap. IV)

C'est tellement mystérieux, le pays des larmes. (Chap. VII)

Il est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. (Chap. X)

J’ai le droit d’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont raisonnables. (Chap. X)

Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner. (Chap. X)

Quand on veut faire de l'esprit, il arrive qu'on mente un peu. (Chap. XVII)

Qu'est-ce-qui signifie « apprivoiser » ? (Chap. XXI) P58

Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… (Chap. XXI)

On ne connaît que les choses que l'on apprivoise. (Chap. XXI)

Le langage est source de malentendus. (Chap. XXI)

C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens… » (Chap. XXI)

Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. (Chap. XXI)

C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. (Chap. XXI)

Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. (Chap. XXI)

Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. (Chap. XXI)

On n'est jamais content là où on est. (Chap. XXII)

Les enfants seuls savent ce qu’ils cherchent. (Chap. XXII)

Ce qui embellit le désert, dit le Petit Prince, c'est qu'il cache un puits quelque part... (Chap. XXIV)

J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence... (Chap. XXIV)

On risque de pleurer un peu si l'on s'est laissé apprivoiser... (Chap. XXV)

Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le coeur. (Chap. XXV)

J’aurai l’air d’être mort et ce ne sera pas vrai… (Chap. XXVI)

Marie-Anne Barbéris : Le Petit prince de Saint-Exupéry, Larousse, 1976

Denis Boissier : L'origine du Petit Prince, Revue d’Histoire Littéraire de la France n° 4, 1997, p. 622-48

Edward J Capestany : The Dialectic of the Little Prince, University Press of America, 1982

Alban Cerisier (sous le direction de…) : Il était une fois... Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, Gallimard, 2006

Laurent Demnard : Du lisible au visible : une analyse des dessins du petit prince, thèse, 1999
André Devaux : Les grandes leçons du Petit Prince de Saint-Exupéry, Synthèse, Bruxelles, 1956

Nadia Fawaz : Le Petit Prince : les aspects du conte merveilleux dans l’ouvrage d’Antoine de Saint-Exupéry, thèse, 1995.

Mélia France : Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry : une lecture allégorique, thèse, 2004

Laurent de Galembert : Le Petit Prince de Saint-Exupéry, Le Manuscrit, 2001

James E. Higgins: The Little Prince: A Reverie of Substance, Twayne's Masterwork Studies Series N° 150, 1966

Zuzana Kolářová : Le Petit Prince : un moyen pour développer l'imagination des enfants, thèse, 2006

Yueh-Ting Lee : Etude sur les éléments ludiques autour du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, thèse, 2006

Paul Meunier : La philosophie du Petit Prince ou le retour à l'essentiel, Carte Blanche, 2003

Hiroshi Mino : L'Enigme du Petit Prince, Ronsôsha, 2005

Anne-Isabelle Mourier : Le Petit Prince de Saint-Exupéry : du conte au mythe, Etudes Littéraires, Université de Laval, 2001

Jean-Philippe Ravoux : Donner un sens à l'existence - Ou pourquoi Le Petit Prince est le plus grand traité de métaphysique du XXe siècle, Robert Laffont, 2008

Valérie Strub : Le Petit Prince, un conte philosophique, thèse, 1994

Guiddone Ticotsky : Sept essais sur Le Petit Prince, Hakibbutz Hameuchad, 1998

Yanagisawa Toshie : Le Petit Prince au cœur, Seiko Shobo, 2000

Yakino Yamazaki, Le personnage du Petit Prince, Shincho Sha, 2000

René Zeller : La grande quête d'Antoine de Saint-Exupéry dans Le Petit Prince et Citadelle, Alsatia, 1951

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