Le destin de Joseph-Marie Le Brix de José Le Boucher (1932)

Le destin de Joseph-Marie Le Brix de José Le Boucher (1932)

Au début des années 1930, Antoine de Saint-Exupéry est un écrivain connu, récompensé par le prix Femina 1931 pour son roman Vol de nuit. Sa notoriété est telle, qu’il est sollicité pour présenter le livre de José Le Boucher qui raconte Le destin de Joseph-Marie Le Brix. En associant le nom de Saint-Exupéry, La Nouvelle Librairie française qui édite le livre, espère attirer l’attention d’un large public au-delà du cercle restreint des amateurs d’aviation. L’ouvrage est publié en 1932, un an après l’accident mortel de l’héroïque aviateur du livre.

 

José Le Boucher est l’auteur de plusieurs articles sur la construction aéronautique, la sécurité ou le tourisme aérien publiés dans la revue de vulgarisation scientifique La Science et la Vie. Passionné d’aviation, il n’est pas étonnant qu’il écrive une biographie sur le grand et sympathique Joseph-Marie Le Brix (1899-1931), héros de nombreux exploits aériens. Le Brix s’est rendu célèbre avec Dieudonné Costes (1892-1973) en effectuant un tour du monde aérien entre 1927 et 1928. Lors de cette aventure, ils réussissent la première traversée de l’Atlantique Sud, sans escale, entre Saint-Louis du Sénégal et Natal au Brésil. Leur avion est le Bréguet 19 baptisé Nungesser et Coli en hommage aux aviateurs récemment disparus. Il fut ensuite professeur à l'Ecole navale de Brest où Saint-Exupéry a suivi une formation à son retour de Cap Juby. En juin 1931, avec Marcel Doret (chef-pilote chez Dewoitine) et le radio Cadou, ils s'attribuent 9 records mondiauxsur le Dewoitine 33 Trait-d'Union. Quelques mois plus tard, il disparaît en tentant le raid Paris-Tokyo à bord du Trait d'Union 2 avec Marcel Doret et René Mesmin. Dans l'Oural, l'appareil est pris dans des turbulences avant de s'écraser. Seul Doret sauve sa vie en sautant en parachute. Resté à bord, Le Brix et Mesmin meurent à Oufra (Russie) le 12 septembre 1931. En France, la mort tragique de Joseph-Marie Le Brix pris des proportions de deuil national.

Saint-Exupéry a rencontré pour la première fois Joseph-Marie Le Brix en 1927, à Dakar alors qu’il effectuait une mission aérienne avec Eugène Campardon. Il se souvient de son visage lumineux et de son regard qui éclaircit tout. José Le Boucher en parle très bien, lui aussi l’a rencontré. Il a même recueilli ses confidences pour écrire son livre que Saint-Exupéry recommande chaleureusement.

 

Saint-Exupéry a revu Le Brix une autre fois, alors qu’il faisait escale à Port-Etienne avant de rejoindre Dakar pour livrer le courrier. Le Brix venait tout juste d’être sauvé après cinq jours passés dans le désert. Il était tombé en panne au cap Timeris dans le Sahara. Le Brix lui a raconté son histoire. L’avion parti le chercher tomba en panne lui aussi. Les deux pilotes furent retrouvés après plusieurs jours. Le Brix ne voulait pas quitter son avion qu’il espérait pouvoir réparer lui-même. Il se souvient de son optimisme. Il avait une confiance et une santé morale qui forcent le sort. Son aventure lui rappelle celle d’Henri Guillaumet qui réussit à survivre dans la cordillère des Andes en plein hiver austral. En surmontant des situations extrêmes, Le Brix et Guillaumet ont fait preuve des qualités que chacun porte en germe en soi. D’autres fois, les accidents d’avion font douter les autres pilotes et révèlent la vulnérabilité de l’homme.

Le Brix ne remarquait rien qui fut laid et pouvait aborder ainsi avec une splendide confiance hommes et choses.

 

Le Brix parlait avec pudeur de sa propre vie. Il n’insistait jamais sur les dures épreuves qu’il avait subies.

 

Et j’étais tout près de penser qu’une certaine flamme rend l’homme invulnérable et lui donne un pouvoir sur les événements – cette foi qui déplace les montagnes – et que les échecs, s’ils sont supportés avec cette confiance-là, ne sont plus des échecs, mais des enseignements, mais des gages de réussite.

 

J’ai assisté, dans mon métier, à des accidents qui ne décourageaient pas les autres hommes, mais aussi à quelques disparitions qui les faisaient douter d’eux-mêmes.

 

Mais quand un Le Brix échoue, c’est à nous-mêmes que nous devons un peu renoncer. Ce n’est pas cet homme-là qui est vaincu, c’est l’homme, à travers lui, si grand soit-il, qui se révèle vulnérable.

Dieudonné Costes et Joseph Le Brix : Notre tour de la terre, Librairie Hachette, 1928

 

Jean Gérard Fleury : La ligne de Mermoz, Guillaumet Saint-Exupéry, Atlantica Editora, 1942

 

Antoine de Saint-Exupéry : Une préface retrouvée José La Boucher : Le destin de Joseph-Marie Le Brix, dans Icare n° 71, p. 62

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994