Le Vent se Lève de Anne Morrow-Lindbergh (1939)

Le Vent se Lève de Anne Morrow-Lindbergh (1939)

Pionnière de l’aviation américaine Anne Morrow Lindbergh (1906-2001) est aussi écrivain. Après North to the Orient (1935), son deuxième livre Listen ! The Wind est publié aux États Unis en 1938. La traduction française Le vent se lève est publiée en France en 1939 avec la préface d’Antoine de Saint-Exupéry.

 

Anne Spencer Morrow est la fille de Dwight Morrow, homme d’affaire, ambassadeur et sénateur américain et de la poétesse Elisabeth Cutter Morrow. Elle hérite des prédispositions littéraires de sa mère et compose des textes poétiques. En 1927, elle rencontre Charles Lindbergh au Mexique où son père est ambassadeur des États-Unis. Il s’est rendu célèbre en traversant pour la premières fois l’océan Atlantique de New York à Paris sur le Spirit of Saint-Louis en mai 1927. Ils se marient en 1929. Il lui apprend à piloter et à 24 ans, elle est la première femme américaine à obtenir sa licence de pilote de planeur. Copilote de son mari, elle l’accompagne au-dessus du Canada, de l'Alaska, du Japon et de la Chine. Elle raconte ce périple dans son premier livre North to the Orient. Puis, ils accomplissent une grande traversée au-dessus de l'Atlantique Nord et Sud dont elle s’inspire pour écrire Listen ! The Wind. Son mari rédige l’avant propos à ce second livre, traduit de l’anglais par Henri Degrove. L’ouvrage parait en France en 1939 aux Éditions Corréa.

 

Antoine de Saint-Exupéry rédige la préface au livre d’Anne Morrow Lindbergh sans même connaître l’œuvre de la jeune femme. Dans un premier temps, il écrit une courte présentation. Mais après avoir lu sur épreuves la traduction française, il décide de rédiger un texte plus ample. Henri Delgrove raconte qu’il n’arrivait pas à écrire cette préface qu’il retournait dans sa tête. Il fallu l’enfermer à clé dans sa chambre « pour qu’il n’eût pas la tentation de s’esquiver ». Par la suite, il rencontre Anne Morrow-Lindbergh pour la première fois lors d’un séjour à New York. Elle consacre plusieurs pages de son Journal sur les moments privilégiés passés avec Saint-Exupéry. Elle écrit qu’elle fut « saisie de ce qu’il a su voir en moi » en lisant sa préface. À son tour, Anne Morrow-Lindbergh rédige une préface à Wind, Sand and Stars, la version anglaise de Terre des hommes. L’ouvrage est publié en 1939 aux États-Unis et sa préface est ajoutée dans les éditions de 1940. Quarante ans plus tard, elle reprend la plume pour préfacer Wartime Writings 1939-1944 l’édition américaine des Écrits de guerre 1939-1944 de Saint-Exupéry.

Cette préface est importante car elle contient de nombreuses considérations sur la littérature et son rapport au réel, qui permettent d’éclairer l’esthétique de Saint Exupéry. Si parfois le propos simple et les documents bruts dégagent« une poésie et un pathétique extraordinaires », seule la personnalité de l’auteur donne au discours sa qualité émotionnelle.  Une telle personnalité ne se manifeste pas uniquement dans les circonstances particulières d’une expérience extraordinaire (qui fait, le plus souvent, le sujet de ce type de livre) mais également dans tous les faits et gestes de la vie ordinaire.

 

Pour Saint-Exupéry « les faits concrets ne transportent rien par eux-mêmes » et l’auteur doit savoir nouer le lecteur par des images. C’est justement le mérite du livre d’Anne Morrow-Lindbergh. Elle s’est servie d’événements réels, d’expériences vécues pour obtenir du beau à la façon des bâtisseurs de cathédrales qui se servent des pierres pour construire du silence. Un sentiment particulier traverse le livre et communique à l’auteur une légère « angoisse du retard » que l’on ressent à chaque page. Anne Morrow-Lindbergh se préoccupe de la condition de l’homme : « Elle n’écrit pas sur l’avion mais par l’avion. » Elle écrit sur la fatalité. Et ce qu’elle trouve finalement c’est « le vieux mythe du sacrifice qui délivre ». Ce qui suscite l’admiration de Saint-Exupéry c’est la façon dont, sans effort particulier, elle utilise les matières informes de la vie pour construire du sens et à travers lui, toucher le mystère même de l’existence : « Elle écrit à un étage suffisamment élevé pour que sa lutte contre le temps prenne la signification d’une lutte contre la mort, pour que l’absence de vent à Bathurst pose pour nous, en sourdine, le problème de la destinée ».

Ce qui est vrai des faits concrets est vrai des mots.

 

Car il n’est point de témoignage, mais des hommes qui témoignent. Il n’est point d’aventure mais des aventuriers. Il n’est point de lecture directe du réel. Le réel c’est un tas de briques qui peu prendre toutes les formes. 

 

Les faits concrets ne transportent rien par eux-mêmes.

 

L’image est un acte qui, à son insu, noue le lecteur. On ne touche pas le lecteur : on l’envoûte.

 

Voyez le bâtisseur de cathédrales : il s’est servi de pierres, et il en a fait du silence.

 

Le vrai livre est comme un filet dont les mots composent les mailles. Peu importe la nature des mailles du filet. Ce qui importe c’est la proie vivante que le pêcheur a remontée du fond des mers.

Henri Delgove :L'histoire d'une préface, manuscrits de Saint-Exupéry dans La vie mancelle, n° 120, décembre 1971, p. 6 à 9

 

Antoine de Saint-Exupéry :Un sens à la vie, Gallimard, 1956, p. 247

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994, p. 433