Pilotes d’essai dans la revue Document (1939)

Pilotes d’essai dans la revue Document (1939)

Jean-Marie Conty est l’ami de Jean Mermoz et d’Antoine de Saint-Exupéry qu’il a rencontré à l’Aéropostale. En 1939, il est chargé de coordonner la rédaction d’un numéro spécial surles Pilotes d’essai pour la revue mensuelleDocument. La revue souhaite offrir à ses lecteurs, une étude sur les essais en vols consacrés aux prototypes de l’époque.Tout naturellement, il demande un texte d’introduction à Saint-Exupéry qui a été pilote d’essai et auteur de plusieurs brevets d’invention.

 

Ingénieur, Jean-Marie Conty a suivi ses études à l’École Polytechnique avant de rentrer à l’Aéropostale en 1927. Il se lie d’amitié avec Saint-Exupéry recruté par la compagnie un an plus tôt. Après la disparition de l’Aéropostale, Conty est chargé de mission à Air France. En 1935, il propose à Saint-Exupéry de réaliser une tournée de conférences pour présenter Air France autour de la Méditerranée. C’est lors d’une escale sur le site de Gizeh dans la banlieue du Caire (Egypte) que Saint-Exupéry imagine le problème du Pharaon.

 

Les deux hommes ont de longues conversations sur des sujets scientifiques et techniques. Ils partagent un intérêt pour les mathématiques théoriques auxquelles Saint-Exupéry avait été initié lors de sa préparation à l’École Navale puis lors d’un cours spécial dispensé par les enseignants de l’École Navale à Brest. Saint-Exupéry expose ses améliorations aux engins aériens pour lesquels il dépose des brevets d’inventions dés 1934 et Conty critique son premier projet de dérivomètre. Dans son introduction à la revueDocument, ilfait l’éloge de l’intelligence pratique des aviateurs qui « sentent » l’avion face aux ingénieurs attachés à leur logique scientifique. Ce huitième numéro de la revueDocument parait le 1er août 1939.

Antoine de Saint-Exupéry ironise sur le théoricien et sa logique scientifique. Il fait des analyses mathématiques, dessine de magnifiques hyperboles et codifie les phénomènes. Il affine ses calculs, dessine de nouvelles courbes correspondant à de nouvelles équations. « Mais il démontrera encore, par des efforts non moins pieux, que c’était prévisible de toute éternité ». Le théoricien est persuadé que la pensée scientifique a une forme logique et néglige l’expérience et l’intuition.

 

Pour l’ingénieur qu’est Jean-Marie Conty, le pilote d’essai n’est qu’un instrument de mesure alors que pour Saint-Exupéry, le pilote d’essai est confronté à une réalité bien plus complexe. Il croit à l’expérience des hommes qui risquent leur vie pour aller au-delà de l’analyse mathématique. Il cite Lucien Coupet (1888-1969) et Michel Détroyat (1905-1956) des pilotes brillants, discrets et attentifs pour qui l’avion est « un organisme que l’on ausculte ». Après un vol, « ils ne calculent pas : ils méditent » et proposent aux ingénieurs des solutions judicieuses.

Les équations mettent l’expérience en bouteille. Mais il est rare, en fin de compte, dans le domaine de la pratique, que l’engin naisse de l’analyse mathématique, comme le poussin sort de l’œuf.

 

Le théoricien croit en la logique. Il croit mépriser le rêve, l’intuition et la poésie. Il ne voit pas qu’elles se sont déguisées, ces trois fées, pour le séduire comme un amoureux de quinze ans. Il ne sait pas qu’il leur doit ses plus belles trouvailles.

Jean-Marie Conty : La magie du pharaon dans Icare n° 71, 1974-1975

 

Jean-Marie Conty : Science, sagesse et sens de la vie dans Icare n° 108, 1984

 

Michel Richelmy :Antoine de Saint-Exupéry, 1900-1944 : philosophie de l'action, préface de Jean-Marie Conty, Editions lyonnaises d'art et d'histoire, 1994

 

R. Delange : La Vie de Saint-Exupéry, Seuil, 1958, p.200-208

 

Antoine de Saint-Exupéry :Un sens à la vie, NRF, Gallimard, 1956, p. 257-259

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994, p. 432

 

Carnet de vol, carnet de vie, un film de Jean-Pierre Chrétien-Goni, 1996