Article de Louise de Vilmorin dans Carrefour du 26 août 1944

Article de Louise de Vilmorin dans Carrefour du 26 août 1944

TEXTE INTEGRAL

Saint-Exupéry est-il mort au champ d’honneur ? La nouvelle a été annoncée, mais ses amis ne veulent pas encore croire qu’on ne reverra plus l’auteur de Courrier Sud et de Pilote de guerre. Aucune confirmation officielle ne nous est parvenue à l’heure actuelle. Nous espérons donc que les belles pages que l’on va lire, de Louise de Vilmorin, sont un hommage à un grand Français vivant.

 

Hâtons-nous de rêver car voici que se dresse

L’ombre qui vers midi campe au revers des monts.

  

« Hâtons-nous de rêver … » Ainsi débute un poème qu’Antoine de Saint-Exupéry écrivait à vingt ans. A l’âge où l’on accepte tout, même le miracle de la présence, sans discernement ni surprise, il nous apparaissait fort, d’une expérience ancienne dont il suivait les lois.

Le rêve alors, le rêve-pensée, était déjà le point de départ de son activité. Rien ne lui semblait impossible. De ce qu’il pouvait imaginer ou concevoir, tout ce qui lui venait à l’esprit, tout ce qui tentait son goût de se mesurer avec l’inconnu, de dompter l’insaisissable et d’établir un empire pour les hommes sur les ailes du temps, comme un empire réel au-dessus de la réalité coutumière, lui paraissait être un fait accompli aussitôt que l’idée lui en était venue. Il était au service du prodige.

On construit sur le doute aussi solidement que sur la certitude. C’est le soupçon qui arma les vaisseaux de Vasco de Gama, lorsque, s’éloignant des plages portugaises, il naviguait les mers, guidé par l’idée seule d’un nouveau continent.

Ainsi, Antoine, nous t’avons vu partir à la conquête de domaines encore irréels pour nous tous. Ainsi, nous t’avons vu revenir, apportant à tes frères de nouvelles possessions françaises, de nouvelles routes, de nouvelles traditions, fondées dans l’espace pour la gloire de tous ceux nés sous notre drapeau.

Antoine fut le magicien de notre adolescence. Un ambulant, un chevalier, un mage noble, un enfant du mystère, qu’un souffle de grâce animait. Joyeux et grave, il déployait dans nos chambres, parées au gré des conventions d’alors, les coutumes, l’accent, les vertus, la parole, d’une province peut-être toute voisine des nôtres, mais que nous n’aurions pu situer nulle part sur la carte de nos provinces. Nous le regardions prendre le jour et le fruit des « nuits bien aimées » au filet de ses dons. Et parce qu’il savait mettre en évidence le rite caché sous nos habitudes, vivre, soudain, nous frappa comme un privilège qui nous engageait à tenir en éveil les voix de notre jeunesse et de notre bon vouloir. Il était à notre foyer un intime voyageur, attardé involontaire et volontairement prisonnier d’un charme dont il jouait dans l’attente d’une heure précise que sa vocation lui ferait reconnaître. Car, s’il se pliait déjà aux exigences du cœur, s’il se soumettait en aimant, s’il veillait inquiet sur son amour comme un enfant qui risque en grandissant de nous abandonner, nous savions qu’un jour il s’en irait épouser son destin, nous savions qu’il était né marié aux aventures altières et qu’il partirait au bout du monde pour y établir des positions neuves et contempler les positions inconscientes des hommes en emportant avec lui ses trésors de vagabonds héroïques : des images intimes pour le repos du soir.

Je parle de ce temps lointain où le présent se mêle comme de mon bien. J’en parle avec émotion pour vous qui ne le connaissiez pas alors, et que son renom d’aujourd’hui rend attentifs à son être singulier. Vous l’admiriez à juste titre. Admirez-le encore davantage, et aimez-le surtout : il vous en a donné le droit. Vous savez qu’il est un artiste et un héros. Or le généreux n’est jamais satisfait. Rien ne contente Antoine ; rien n’est parfait ; son exigence ne s’arrête pas aux bornes de la raison. Il veut chasser les ombres et les malentendus. Tout a un sens avant même d’être atteint. Donnant à l’expression du meilleur de soi-même l’importance qu’elle mérite, il nous le montre enfin comme la seule conquête valable, comme la fée lumineuse dans l’obscurité des temps : comme l’amante conquise.

Et si par la place qu’il occupe, il inspire de nouveaux élans, c’est qu’il a su, en illustrant le bel exemple, enchanter pour nous les sources du devoir.

Son œuvre littéraire est pure et claire comme sa pensée. La poésie cherche à y tempérer les vigueurs du courage et surtout celle du sacrifice. Il attire notre attention sur l’allégresse de la vaillance, avec l’élégance d’être bon joueur lorsque le terrain devient marécageux ou que les sables sont mouvants, ou que les étoiles risquent de s’éteindre sur la partie inachevée. Il nous apprend à reconnaître notre rôle, à accepter consciemment notre destin, à respirer le vent du soir, à rechercher le parfum d’où monte une image qui viendra se poser lourdement sur notre âme comme un oiseau pesant le poids sentimental de tous nos souvenirs. Il attire l’attention des hommes sur la beauté de tout ce qui existe par le monde et leur enseigne à naviguer, lucides, sur les eaux mystérieuses où baigne leur mystère.

Antoine de Saint-Exupéry, nous qui sommes tes amis, et qui te devons tant, nous savons que ton cœur jamais ne nous livrera au hasard des abandons.

Louise de Vilmorin