Écrits de guerre 1939-1944 (1982)

Écrits de guerre 1939-1944 (1982)

Les Écrits de guerre rassemblent des documents et témoignages, dispersés et peu connus, pour certains inédits sur la période 1939 à 1944. Cet ensemble de lettres, interviews, messages et allocutions radiophoniques éclaire vivement l’attitude de Saint-Exupéry pendant cette période mouvementée et sa destinée.

 

En 1939, Saint-Exupéry vient de remporter un succès éclatant avec Terre des hommes. Lorsque la France déclare la guerre à l’Allemagne, il est démobilisé et réussit à intégrer le groupe de reconnaissance 2/33 basé à Orconte (Marne). Après le mémorable vol de reconnaissance sur Arras le 23 mai 1940, c'est la débâcle et l'armistice. Il rejoint l'Afrique du Nord, où il songe aux moyens de continuer la lutte. Il espère toujours que les États-Unis prendront les armes et, en décembre 1940, il part pour New York. Tout en continuant à travailler à son manuscrit de Citadelle, il écrit un livre sur la bataille de France, Pilote de guerre publié en février 1942. À Paris, à la même époque, la presse collaborationniste déchaînée fait interdire l'édition française de Pilote de guerre. Ce livre est suivi en 1943, de Lettre à un otage et du Petit Prince. Durant son exil, il souffre de la division des Français et de l'hostilité des « super-patriotes » d'Outre-Mer. Aussi, dès le débarquement de 1942, il s'efforce de rejoindre le groupe 2/33, reconstitué en Afrique du Nord. Ayant rejoint l'Algérie et son unité au printemps 1943, il voit jouer contre lui la limite d'âge et se trouve interdit de voler. Plusieurs mois se passent dans une solitude et une souffrance que de longues lettres révèlent ici. Lorsqu'il obtient enfin de regagner son escadrille, il multiplie les missions sur le continent occupé et accompli, le 31 juillet 1944, celle dont il ne revient jamais.

Publiés en 1982 par les éditions Gallimard, les Écrits de guerresont organisés en 3 parties chronologiques.

 

La France (1939-1940)

Le pangermanisme et sa propagande

Le 16 octobre 1939, Saint-Exupéry enregistre un message diffusé à la radio le 18 octobre 1939. Il explique pourquoi il ne faut pas baisser les bras devant l’Allemagne nazie.

 

[La morale de la pente]

Brouillon jamais publié du vivant de l’auteur rédigé entre décembre 1939 et mars 1940. Le texte, resté inachevé, n’a pas de titre. Celui proposé se rapporte aux mots mis en exergue par l’auteur : « la morale de l’occasion et de la pente ».Le texte porte sur la propagande allemande.

 

Aux Américains

En juin 1940, le gouvernement français sollicite Saint-Exupéry pour opposer des arguments à la tendance isolationniste d’une partie de l’opinion américaine. Il s’adresse aux citoyens des États-Unis pour leur rappeler que les valeurs en jeu sont aussi les leurs.

 

Les États-Unis (1941 – Avril 1943)

Quelques livres dans ma mémoire

Aux États-Unis où il est en exil depuis décembre 1940, Saint-Exupéry jouit d’une grande notoriété grâce au succès de ses livres. Il consacre une interview au Harper’s Bazaar dans laquelle il évoque les livres qu’il a aimé enfant, les auteurs dont il emporte les ouvrages et ses lectures récentes.

 

Lettres à André Breton

Non datées, les trois lettres à André Bretons ont été vraisemblablement écrites entre mars et octobre 1942. Suite à une brouille avec André Bretons, Saint-Exupéry apporte des éclaircissements sur sa « position religieuse, sociale, politique et philosophique », adresse des reproches aux Surréalistes et à André Breton en particulier. Dans sa troisième lettre, il regrette leur brouille, leurs divergences ne sont pas une raison de se fuir à New York où ils sont tous deux exilés.  

 

Message aux jeunes Américains

Quelques mois après l’attaque japonaise à Pearl Harbor, Dorothy Thompson demande à Saint-Exupéry de s’adresser aux étudiants volontaires de la Progressive Education Association. Son allocution est publiée le 25 mai 1942 dans The Sentier Scholastic.

 

Appel aux Français, controverse avec Jacques Maritain

Autorité morale et intellectuelle, Jacques Maritain répond à cet appel par voie de presse. Une polémique est engagée entre les deux hommes. Saint-Exupéry lui écrit une première fois. Il rédige aussi une « mise au point » qui accompagne la publication de son texte et la réponse de Maritain dans Pour la victoire le 19 décembre 1942.

 

Lettre aux Français

Appel diffusé en langue française sur les radios américaines le 29 novembre 1942. Cette Lettre aux Français est ensuite publiée dans le journal de Montréal Le Canada, dans la presse française d’Afrique du Nord et Le New York Times Magazine en publie une traduction.

 

L’Afrique du Nord (Mai 1943 – Juillet 1944)

Lettre au conseiller Robert Murphy

En mai 1943, Saint-Exupéry est à Oran où il rencontre Robert Murphy, conseiller du président Eisenhower en Afrique du nord. Le 17 juin 1943, il lui adresse une lettre dans laquelle il demande de l’équipement pour son escadrille. Il évoque ses mérites d’écrivain et d’aviateur et rappelle sa position face aux différentes factions de l’émigration. Il envisage d’écrire un livre, un nouveau Flight to Arras, mais que son propos n’a de poids que s’il s’appuie sur des actes.

 

Lettre au General X

Dans cette lettre au général Chambe ou Béthouard écrite en juin 1943, Saint-Exupéry fait le constat de la situation et de la tristesse de toute une génération. Mais quel monde faut-il construire après ? S’il survit à cette guerre, « que faut-il dire aux hommes ? »

 

Lettre à Jules Roy

À Laghouat (Algérie) en juin 1943, Saint-Exupéry se lie d’amitié avec l’écrivain Jules Roy. Les deux écrivains échangent plusieurs lettres. Mais un jour, Saint-Exupéry apprend que Jules Roy le traite de « salaud » parce qu’il n’a pas rejoint le gaullisme. Il lui répond dans cette lettre jamais expédiée.

 

Lettre au Lieutenant Diomede Catroux

Saint-Exupéry fait la connaissance du lieutenant Catroux à New York où il a été envoyé en mission par les Forces françaises libres. Ils se revoient à Tunis en juillet et août 1943. Cette lettre non expédiée, date de cette période. Des propos insultants à l’égard de Catroux ayant été tenus en sa présence, Saint-Exupéry tient à lui assurer sa sympathie et son admiration. Puis, il évoque la situation de la France.

 

Lettre à Joseph Kessel

Cette lettre restée inachevée et jamais expédiée date de novembre 1943. Saint-Exupéry exprime son point de vue sur la signature de l’Armistice et sa position de pilote de guerre qui n’a plus à sa disposition que la parole qu’il a mise au service du peuple français pour continuer le combat.

 

Lettre au Docteur Henri Comte

À Alger où il se trouve avec le groupe 2/33 en 1940, Saint-Exupéry envoie cette lettre au docteur Comte, chirurgien à Casablanca. Elle est accompagnée de la radiographie qu’il a faite suite à une chute dans un escalier. Il fait des commentaires sur les luttes entre les instances dirigeantes de la France libre et exprime sa mésestime à l’égard de certains hommes politiques. Il commente le discours apaisant du général de Gaulle et les valeurs auxquelles il se réfère.

 

Lettre au General Z

Rédigée à Alger en juillet 1944, le destinataire de cette lettre est inconnu. Un officier ayant critiqué son attitude en présence du général Z, Saint-Exupéry explique sa démarche. Il a parlé de défaite française, cependant, au lieu de fabriquer des armes pour défendre notre civilisation, qui est aussi la leur, les États-Unis fabriquaient des voitures et des frigidaires. Cette défaite française leur incombe mais elle aura eu le mérite de marquer le début de la résistance au nazisme.

 

Lettre à un Américain

Cette lettre est en fait un projet d’article rédigé dans la nuit du 29 au 30 mai 1944. Saint-Exupéry l’a confié à John Phillipscorrespondant de guerre américainde la revue Life, pour la faire publier. Le texte exprime son regard sur les Américains, à qui il doit tant. On ne risque pas sa vie pour des intérêts matériels mais pour une « croisade spirituelle ».

La France (1939-1940)

Ceux-là qui ont quitté leur ferme ou leur magasin ou leur usine se battent pour ne point servir d’engrais à la prospérité du peuple allemand. Ils sont partis pour conquérir le droit de vivre, et de vivre en paix. (Le pangermanisme et sa propagande)

 

Nous nous battons pour le respect de l’homme. [La morale de la pente]

 

Toute la civilisation a consisté à établir cet admirable paradoxe que l’homme balance le pouvoir de la foule. [La morale de la pente]

 

Chaque fois que l’on fonde un organisme on dessert – par définition – la création. [La morale de la pente]

 

Vous croyez qu’on cultive l’homme par la qualité de la nourriture. On le cultive en sollicitant sa création. [La morale de la pente]

 

Car nous ne serons heureux que d’être tirés hors de nous-mêmes, développés à notre mesure. [La morale de la pente]

 

L’eau qui pèse invente son chemin à travers les pierres. [La morale de la pente]

 

On accepte la mort quand on a trouvé son expression en autre chose. [La morale de la pente]

 

L’homme n’est guère capable de ressentir que ce qu’il est capable de formuler. [La morale de la pente]

 

Le christianisme, ce me semble, tend à  transformer l’acte en prière. [La morale de la pente]

 

Et nous, nous acceptons de mourir pour une forme de civilisation où le bonheur n’est pas un intolérable défi.(Aux Américains)

 

Nous nous battons pour l’homme, pour que l’homme ne soit pas écrasé par la masse aveugle, pour que le peintre puisse peindre même s’il n’est pas compris.(Aux Américains)

 

Les Etats-Unis (1941 – Avril 1943)

J’aime trop ma liberté pour léser jamais celle des autres.. (Lettres à André Breton [1942])

 

Je pense que, faute d’être en mesure de fonder par magie un Etat du monde tel qu’on le souhaite, il convient de tenter de sauver ce qui reste d’un monde souhaitable. (Lettres à André Breton [1942])

 

Je crois aux actes et non aux grands mots. (Lettres à André Breton [1942])

 

Les gens qui me ressemblent trop m’ennuient nécessairement, ne m’enseignent rien et je respecte la vérité d’autrui, quand bien même je refuse de la faire mienne. C’est ça le respect de la liberté. (Lettres à André Breton [1942])

 

Je me considère comme limpide. (Lettres à André Breton [1942])

 

Votre fraternité vous ne la trouverez qu’en plus vaste que vous. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

L’orgueil de la civilisation chrétienne, dont nous sommes issus, et que tous, croyants ou incroyants, nous faisons nôtre, est de chercher ce lien dans l’universel. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

Il convient de fonder la communauté des hommes non sur l’exaltation des individus, mais sur la soumission des individus au culte de l’homme. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

Ce n’est pas ce que vous recevez qui vous fonde.  C’est ce que vous donnez. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

La ligne naissait de nos dons. Une fois née, elle nous faisait naître. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

C’est dans les caves de l’oppression que se préparent les vérités nouvelles. (Lettre aux Français, 1942)

 

Le chef véritable c’est la France, qui est condamnée au silence. Haïssons les partis, les clans et les divisions. (Lettre aux Français, 1942)

 

L’Afrique du Nord (Mai 1943 – Juillet 1944)

Je ne puis que rentrer dans le silence si je ne fais pas la guerre. (Lettre au conseiller Robert Murphy)

 

Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif. (Lettre au General X)

 

On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. (Lettre au General X)

 

Ce que je hais dans le marxisme c’est le totalitarisme à quoi il conduit. L’homme est défini comme producteur et consommateur. Le problème essentiel est celui de la distribution. (Lettre au General X)

 

Ce que je pense sur un homme n’est pas fonction de ce que cet homme pense sur moi. (Lettre à Jules Roy)

 

Les idées valent ce que valent les hommes. (Lettre à Jules Roy)

 

L’amitié se fonde sur l’identité du but spirituel. (Lettre à Jules Roy)

 

Ce n’est qu’en matière de police que le contraire de la vérité soit l’erreur – et la vérité le contraire de l’erreur. (Lettre à Jules Roy)

 

Triste époque que celle où l’on emprisonne Lavoisier, Eschyle, Einstein, Pascal ou Montaigne dans les bataillons d’une propagande politique, quelle que soit cette politique, et si même elle est souhaitable. (Lettre à Jules Roy)

 

Tant que l’homme ne sera pas un dieu, la vérité, dans son langage, s’exprimera par des contradictions. Et l’on va d’erreur en erreur vers la vérité. (Lettre au Lieutenant Diomede Catroux)

 

L’anarchiste doit sa grandeur à ce qu’il n’a pas triomphé. S’il triomphe, il ne peut sortir de sa soupière qu’une larve vaniteuse qui ne m’intéresse pas. (Lettre à Joseph Kessel)

 

Certes Vichy était atroce. Mais un organisme se fabrique un trou du cul pour les fonctions d’excrétion. (Lettre à Joseph Kessel)

 

Quand les enfants en sont à mourir c’est la France qui meurt. (Lettre à Joseph Kessel)

 

L’arbre de la résistance sortira un jour de notre sacrifice comme d’une graine. (Lettre au General Z)

 

Une civilisation est à sauver en permanence. (Lettre au General Z)

 

Les cinquante mille soldats de mon convoi partaient en guerre pour sauver, non le citoyen des Etats-Unis, mais l’homme lui-même, le respect de l’homme, la liberté de l’homme, la grandeur de l’homme. (Lettre à un Américain)

 

Comment penser sur la France si l’on ne prend pas une part de risque ? (Lettre à un Américain)

Saint-Exupéry : Œuvres complètes II, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1999

image_mediatheque: