Carnets (1953)

Carnets (1953)

Dans les années 1930, Antoine de Saint-Exupéry a toujours sur lui un petit carnet sur lequel il prend des notes. Un agenda et cinq carnets nous sont ainsi parvenus sur la période 1935 à 1940. Saint-Exupéry les utilisait simultanément, en écrivant dans celui qu’il avait sous la main qu’il soit en voiture ou en avion. Il n’a jamais envisagé la publication de ces textes à usage strictement personnel.Cependant, en 1953 les Éditions Gallimard publient pour la première fois ces recueils de notes.

 

Saint-Exupéry utilisait ces carnets pour consigner des idées susceptibles d’être développées plus tard. Ces notes lui servaient de support de réflexions à reprendre ultérieurement pour construire des raisonnements approfondis. Il n’a jamais essayé de leur donner une cohérence. Il n’a pas cherché à rendre compréhensibles pour un éventuel lecteur des phrases dont le seul but était de lui servir de repère ; ce qui explique les nombreuses répétitions, phrases inachevées et formulations maladroites. Les incohérences et affirmations contradictoires prouvent que ces lignes ne reflètent pas les opinions de l’auteur, mais seulement des étapes de sa pensée. Il pose des questions auxquelles il ne trouve pas toujours des réponses satisfaisantes. Souvent, il emploi des abréviations, des flèches, des croquis, des symboles mathématiques qui avaient des significations précises pour lui mais difficiles à établir avec certitude par un autre. Il en va de même pour certaines références récurrentes qui paraissent obscures.

 

Dans ces pages laboratoire, percent des images et des idées qui permettent de mieux comprendre l’élaboration des textes que Saint-Exupéry offrit à la publication. Les Carnets offrent des pistes d’études, mais il serait abusif d’en tirer des arguments pour attribuer à Saint-Exupéry des points de vue qu’il n’a pas explicitement assumés dans les ouvrages publiés de son vivant. En effet, au fur et à mesure que sa pensée évoluait, il pouvait abandonner certaines idées sans trouver utile de les supprimer de ses carnets tel Montaigne dans ses Essais. Cependant, les problèmes soulevés et certaines intuitions surprenantes peuvent nourrir aujourd’hui encore notre réflexion.

 

Antoine de Saint-Exupéry note dans ses carnets, de façon partielle et transitoire, des idées sur des thèmes variés du domaine intellectuel. Qu'il se révolte contre les Espagnols qui saccagent leur pays ou qu'il développe sa théorie de l'égalité, il se fait le chantre du langage. On retrouve dans ces pages les questions que chaque homme se pose quand il voit le monde entier dans lequel il a vécu aller à vau-l'eau, dépassé par les situations qu'ont créées ses contemporains. C'est aussi la découverte de la sensibilité d'un homme curieux de tout, qui, entre l'énoncé classique d'un théorème de physique et la résolution d'un problème financier, écrit : «Je prendrai de chacun de vous tout le bien, et j'en formerai un cantique.»

 

Saint-Exupéry écrit pour analyser, comprendre et élaborer sa réflexion. Les carnets lui servent d’aides mémoire, il y transcrit sa pensée en pleine effervescence. Ses préoccupations constantes sont : l’homme et son environnement, le langage, la civilisation, la création et la logique, l’instruction et l’éducation, Dieu et la transcendance, les phénomènes sociaux et les régimes politiques.

Une fois pour toutes, je refuse les dilemmes. Je n’admets plus que les antinomies  (Agenda)

 

Le bonheur de l’homme se fait contre lui. Et sa grandeur. (Agenda)

 

Il n’y a point d’ordre dans la nature mais exclusivement dans l’homme […] c’est l’homme qui crée l’ordre dans la nature. (I, 1)

 

Dieu est le parfait support symbolique de ce qui est à la fois inaccessible et absolu. (I 16)

 

Le concept, en science, c’est la direction  (I 54)

 

La race humaine vaut cent fois plus que les principes économiques. (I 66)

 

Une civilisation vaut par le type d’homme qu’elle fonde. (I 183)

 

Que m’importe que Dieu n’existe pas ! Dieu donne à l’homme de la divinité. (I 217)

 

C’est par la voie du sacrifice gratuit que les hommes communiquent les uns avec les autres. (I 255)

 

La où la logique échoue déjà, commence la création. (I 309)

 

Car le style c’est l’âme. Et l’on ne crée cette âme qu’au titre où l’on se forge un style. (II 26)

 

L’homme est d’autant plus grand qu’il est plus lui-même. (II 79)

 

La civilisation consiste à garder longtemps une seule chose. (III 60)

 

L’objet pensé n’est pas une image fixe rangée dans un tiroir : c’est un système de relations. (IV 92)

 

Aucun espoir tant que vous ne ressentez pas de nouveau comme un coup porté à tous les hommes l’injustice subie par un seul. (IV 126)

Je n’ai point peur de me contredire, sachant que les contradictions ne sont que balbutiements d’un langage qui ne peut encore saisir son objet. Quiconque  craint la contradiction et demeure logique tue en lui la vie. (IV 134)

 

La connaissance ce n’est point la possession de vérités mais d’un langage cohérent. (IV 141)

 

Dans la vie on n’a jamais le temps… (V 2)

 

Je ne sais ni peser ni mesurer l’homme. (V 32)

 

La création d’un concept est la création d’un ensemble, dans du disparate, une structure ou réseau de relations liées par réflexes conditionnels. (V 58)

 

Le plan dans l’œuvre littéraire fait partie de l’illusion des logiciens, des historiens et des critiques. (V 75)

Antoine de Saint-Exupéry : Carnets, Gallimard, 1953

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994

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