L'artiste

Les courts métrages publicitaires

La toute jeune compagnie Air France entend profiter du succès littéraires d’un ancien pilote pour se faire connaître et renforcer son image de marque. En 1934, elle engage Antoine de Saint-Exupéry au service de la propagande (service de presse) alors dirigé par Jean Chitry.

 

 

Week end à Alger

En avril 1934, Antoine de Saint-Exupérypart à Alger pour le tournage d’un premier court-métrage publicitaireWeek end à Alger. Jean Chitry et Alex Forestier assurent la réalisation. Félix Forestier. Alex Forestier réalise les vues aériennes, dont il est spécialiste. Saint-Exupéryaccompagne l’équipe sur les lieux de tournage, mais il semble que sa contribution ait été surtout technique.

 

Atlantique Sud

Son rôle paraît plus important dans l’élaboration,en 1936, d’un deuxième film promotionnel Atlantique Sud. Le film marque la 100e traversée de l’Atlantique Sud le 20 juillet 1936 et dont Air France souhaite célébrer l’événement. Le nom de Saint-Exupéry n’apparaît pas au générique aux côtés de Jean Chitry et Félix Forestier. Cependant, il a participé activement à la conception et à la réalisation du film. C’est lui qui instruit Alex Forestier à l’esprit de la Ligne qu’il doit retranscrire à travers les images. Félix Forestier dira même que « Saint-Ex est vraiment le père spirituel » du film.

Les scénarii et adaptations

Antoine de Saint-Exupéry découvre le cinéma quelques années après l’aviation. Spectateur exigeant, il est attentif à la structure de l’histoire et au jeu des acteurs.Il estime tant le cinéma, qu’il exige le sérieux et la vraisemblance des œuvres de fiction. Il n’aime pas « les sentiments truqués, sans continuité souterraine ». Le cinéma, tout comme l’aviation, offre un angle de vue différent sur le monde. Cette forme d’expression le séduit et lui ouvre de nouvelles perspectives créatrices et lucratives.

 

Dans les années 1920, il fréquente les salles obscures parisiennes pour se distraire. Il s’enthousiasme pour Le Pèlerin qu’il recommande à son ami Charles Sallès. Charlie Chaplin campe son personnage deCharlot évadé de Sing Sing, qui se fait passer pour un pasteur protestant. Il trouve le film remarquable, « comique et d’une sensibilité si fine ».

 

En 1933, Vol de nuit est adapté à l’écran par le réalisateur américain Clarence Brown d’après le scénario d’Olivier Garret. L’histoire est servie par une distribution de charme, Clark Gable, John Barrymore, Rober Montgomery et Helen Hayes. Le film emporte un franc succès et contribue fortement à la popularité d’Antoine de Saint-Exupéryaux États-Unis, en France et bien au-delà.

 

Ses velléités de scénariste se manifestent entre 1931 et 1936, période pendant laquelle Antoine de Saint-Exupéry écrit plusieurs projets de scénarios et participe à l’adaptation pour le cinéma de certains de ses livres.

 

Anne-Marie

En 1935, il écrit le scénario d’Anne-Marie une jeune femme ingénieur qui rêve d’apprendre à voler, au milieu d’un groupe de camarades pilotes tous amoureux d’elle. La même année, Raymond Bernard réalise le film. Annabella incarne le rôle principal, archétype de la jeune femme moderne et séduisante dans sa tenue de pilote.

 

Courrier Sud

En 1936, il rédige un synopsis à son roman Courrier Sud qui séduit le réalisateur Pierre Billon et les producteurs Eduardo Corniglio-Molignier et André Aron. Ils lui demandent d’écrire le scénario. Dès la fin de l’été, il travaille intensément avec Pierre Billon et Lustig, l’adaptateur allemand du roman. Françoise Giroud l’assiste et tape chaque jour les textes qu’il lui remet. En octobre 1936, il obtient le concours d’Air France qui prête à la production deux Laté 28 et met à disposition le personnel nécessaire à l’entretien des appareils. Le tournage des scènes africaines se fait dans la région de Mogador (actuellement Essaouira) au sud du Maroc. Chaque fois qu’il le peut, Antoine de Saint-Exupéry prend la place des pilotes engagés pour la réalisation des scènes aériennes. Le film sort dans les salles en mars 1937, distribué par Pan Ciné.

 

Terre des hommes

En décembre 1940 Antoine de Saint-Exupéry rencontre le réalisateur Jean Renoir sur le bateau qui l’amène à New York. Pendant la traversée, l’écrivain raconte son livre Terre des hommes au réalisateur et une amitié nait entre les deux hommes. Aussitôt arrivé en Californie où il séjourne, Jean Renoir lit Terre des hommes et propose à Saint-Exupéry de faire un film dont il espère qu’il sera le plus beau de sa vie. Saint-Exupéry enregistre ses idées à propos de cette adaptation, choisit les chapitres qui pourraient offrir une structure au scénario. Il se rend en Californie à deux reprises en 1940 et en 1941 pour travailler avec Jean Renoir. Mais le film ne verra jamais le jour. La transcription de ces enregistrements est publiée en 1999 sous le titre Cher Jean Renoir (NRF, Gallimard). Un CD audio reprend en partie le contenu des enregistrements d’Antoine de Saint-Exupéry à l’intention de Jean Renoir en 1941.

La musique qu’il aime

La musique, Antoine de Saint-Exupéry aime l’écouter. Celle « magnifique » d’un piano mécanique dans un bar d’Alicante. Celle des disques qu’il écoute sur son phonographe, de vieux airs « trop doux, trop tendres » qui lui rappellent des souvenirs d’enfance, des airs populaires qui lui évoquent « de vieux bahuts bressans ». Il se procure des États-Unis un pick-up à chargeur automatique qui lui permet d’écouter dans de bonnes conditions ses disques préférés, surtout des musiques anciennes de la Renaissance et des XVIIe et XVIIIe  siècles.

 

Les nouvelles musiques l’intéressent aussi. Il traîne avec lui les disques de l’opéra de Debussy Pelléas et Mélisande. Il aime écouter le fameux Sacre du printemps de Stravinski qui a fait couler tant d’encre depuis sa première exécution en 1913. Il s’intéresse aux compositions des jeunes maîtres Georges Auric et Arthur Honegger qu’il croise aux Deux Magots.

 

Il est curieux aussi de cette musique afro-américaine, le jazz. Il apprécie une musique aussi insolite que celle composée par Kurt Weill pour la pièce de Bertolt Brecht L’Opéra de quatre sous, spectacle qu’il voit en compagnie de son cousin André de Fonscolombe. Mais ses préférences vont sans conteste vers la musique classique et les compositeurs qu’il affectionne entre tous sont Bach, Haendel et Mozart.

 

À Paris, il rencontre un compositeur d’avant-garde, Luigi Dallapiccola, qui lui soumet le livret qu’il a tiré de Vol de nuit pour un opéra en un acte qu’il est en train de composer. La première a lieu le 18 mai 1940 à Florence, en Italie. Mais il ne peut pas s’y rendre. Le 10 mai 1940 l’Allemagne bombarde la Belgique et il a dû rejoindre son unité, le groupe 2/33 basée dans la Marne.

La musique qu’il joue

Antoine de Saint-Exupéry appartient à une famille provençale de musiciens. Son arrière grand-père, Emmanuel de Fonscolombe avait été maître de chapelle à Aix-en-Provence et compositeur. Son grand-père, Charles de Fonscolombe initie ses enfants au solfège et au chant. Sa mère perpétue cette tradition et fait venir une fois par semaine au château de Saint-Maurice, Anne-Marie Poncet. Fille du directeur de l’opéra de Lyon, Mlle Poncet enseigne la musique aux enfants. Antoine fait du violon, sans avoir le talent de son frère François. Ses sœurs étudient le piano et le chant.

 

Sous la houlette de leur professeur, les enfants Saint-Exupéry étudient des morceaux de Schumann, Schubert, Massenet, Fauré et Reynaldo Han. Parfois, ils chantent en chœur sous la direction de leur mère, des mélodies de Bach ou de Gluck.

 

Arrivé à Paris pour préparer le concours de l’École Navale, Antoine de Saint-Exupéry n’abandonne pas la musique. Sa cousine Yvonne de Lestrange lui joue quelques pièces de Chopin qu’il affectionne « quel génie ce Chopin ! ». Il fait une demi-heure de violon par jour et il progresse, « j’attaque tour à tour les Nocturnes de Chopin. J’en sais un très difficile et que je joue assez bien. Une splendeur : le XIIIe  ».

 

Il va même plus loin : il compose. Le morceau qu’il vient de finir est « navrant et lugubre » mais il l’aime bien.

 

Jusqu’au jour où il abandonne le violon. Parfois, il fait quelques accords au piano sans jouer vraiment, il s’amuse à rouler des oranges sur le clavier pour en tirer des sons aléatoires. En 1921 à Rabat, il aime se retrouver chez le capitaine Priou où ses amis font « éperdument » de la musique. Il ne se considère pas au niveau pour participer mais il prend du plaisir à écouter Marc Sabran qui joue au piano des pièces de Debussy et de Ravel.

 

Lorsqu’il lui arrive de chanter, Antoine de Saint-Exupéry a recours à un répertoire moins ambitieux que celui qu’il joue. Il interprète des vieilles chansons populaires avec une voix de baryton un peu rude. Enfant, il apprend cette vieille chanson du XVIIIe siècle, Aux marches du palais. Elle lui revient et l’obsède lorsqu’il est perdu dans le désert de Lybie après son accident d’avion en 1935-1936. Au service militaire, les soldats chantent La Madelon « sur deux cents tons différents puisque celui-ci n’est pas donné ».

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Les allégories

À travers le dessin, Antoine de Saint-Exupéry donne forme à son imaginaire. Il trouve dans ce mode d’expression, un moyen de traduire avec justesse, des sentiments, des impressions, des idées, des notions plus ou moins abstraites, peut-être mieux qu’il ne le fasse avec des mots. Ainsi, il enfante tout un bestiaire qui peuple les quittances et les pages de ses agendas. Toute une flore se met à pousser dans les marges de ses manuscrits et sur les cartes d’aviation.

 

Dans les lettres à ses amis écrites sur les routes de France, il représente par un petit rond « un chien hargneux », il matérialise la « proportion des heures consacrées aux divers occupations », il trace « le symbole de la vie parisienne » et réalise « un très joli tapis de représentant ».

 

Dans les années 1930, l’esprit perpétuellement en effervescence, il imagine des perfectionnements aux appareils aériens et trace des schémas, dessins techniques qui accompagneront ses brevets d’invention : études de torpilles, études sur la sustentation…

 

À la même époque, des plantes filiformes coiffées d’une fleur en étoile se mettent à garnir les pages blanches. Les pages se couvrent d’étoiles, de soleils et de planètes avec ou sans ellipse, et aussi des montagnes et des avions, des chats et des chiens, et des petits moutons...

 

En 1942, il décide d’illustrer lui-même l’histoire extraordinaire du Petit Prince venu d’une planète lointaine. Pendant des mois, il s’applique à cette tâche et dessine sur des feuilles de papier qu’il chiffonne et jette à terre quand il n’est pas satisfait. Il réalise de nombreux dessins, dont seuls quelques uns seront sélectionnés pour l’édition imprimée du conte. C’est ainsi qu’il crée le serpent boa digérant un éléphant, des baobabs dont les racines enserrent une planète, la boîte où le mouton s’est endormi… C’est ainsi qu’il symbolise la vanité, l’égarement, l’absurdité…

Les portraits

Parallèlement aux caricatures, Antoine de Saint-Exupéry dessine de véritables portraits sur des carnets ou des feuilles volantes. Il dessine d’après nature ses camarades du service militaire dans le carnet de Casablanca. À force de pratique, ses portraits réels ou imaginaires, sont de plus en plus stylisés. En quelques traits, il traduit des émotions, compose des caractères, campe des personnages. Peu importe la technique employée, il utilise avec une même habileté la plume et l’encre, les crayons, la mine de plomb, le pastel, la gouache, le lavis et l’aquarelle.

 

En 1920, il s’inscrit à l’École des Beaux-Arts, mais n’envisage pas pour autant une carrière de peintre, mais plutôt une formation en architecture, section dans laquelle il s’inscrit. L’année suivante, il effectue son service militaire. Affecté au 37e régiment d’aviation cantonné dans les environs de Casablanca, il dessine toute la journée. Il achète des carnets de croquis et dessine sur le vif tout ce qui l’entoure. Il dessine au crayon mine de charbon, ses camarades mécaniciens et pilotes, endormis ou en corvées. Puis, il légende ses dessins à l’encre turquoise, ajoutant parfois un petit croquis.

« J’ai découvert ce pourquoi j’étais fait : le crayon Conté mine de charbon. »

 

Dans les lettres qu’il adresse à son amie Renée de Saussine de 1923 à 1931, il utilise des crayons de couleur bleu et rouge. Il esquisse des personnages en pied ou en buste, affublés de bras disproportionnés et de visages très expressifs.

 

Dans les années 1930, il dessine au crayon noir et aussi aux crayons de couleur bleu ou rouge, sur des feuilles volantes conservées par Nelly de Vogüé. Il représente des personnages féminins, buste de jeune femme aux cheveux courts, femme en robe dansant, femme nue au collier de perles. Il dessine aussi des hommes en smoking, stylisés par des motifs géométriques. Figés dans leur attitude, ces personnages ont des yeux ronds au regard étrange, une croix sur le front, des sourcils tracés d’un seul trait.

 

Dans ses lettres à Léon Werth ou à l’amie inventée, des petits bonhommes se tiennent sur la courbe d’une planète, parfois décorée de quelques fleurs. Un monsieur ailé perché sur un nuage regarde la terre où l’on distingue quelques arbres, des maisons et une église. Ce petit personnage est parfois la figuration de lui-même auquel il attache une bulle contenant des messages. Dessiné à l’encre noire et au crayon bleu, un de ces personnages a déjà les traits du Petit Prince.

Les caricatures

À la table d’un bistrot, sur les serviettes et les nappes en papier des restaurants, Saint-Exupéry s’amuse à esquisser des caricatures sur les lettres qu’il adresse à ses amis et à sa famille. Comiques ou satiriques, ces caricatures parodient sa vie de représentant de commerce et  les scènes de la vie bourgeoise des provinces qu’il sillonne.

 

Il caricature ses sœurs Simone et Marie-Madeleine, les mettant en scène aux prises avec un soldat épris en 1918. Sa sœur Simone raconte : « Mon frère a toujours griffonné ses cahiers d’écoliers et ses notes d’étudiants. Il nous envoyait des lettres couvertes de dessins qui ne satisfaisait pas toujours les destinataires car ils figuraient en affreuses caricatures ».

 

Représentant des camions Saurer pour la Creuse, le Cher et l’Allier, il utilise les papiers à en tête des hôtels où il loge pour écrire à ses amis. Il écrit à Henry de Ségogne, qu’il représente sous de multiples facettes en train d’escalader une montagne. Il croque la patronne d’un bistrot à Linas-Monthléry, des gueules de provinciaux, des figures grimaçantes… Dans les cafés, il fait souvent des caricatures des gens assis aux tables voisines. Ainsi, il rendit un mari furieux, estimant qu’il dévisageait un peu trop sa compagne.

 

Il n’hésite pas à se représenter lui-même à différentes époques dans des situations parfois moqueuses. Il se caricature, au moment où, essayant de quitter en douce l’internat du Lycée Bossuet, il tombe nez à nez avec le proviseur, alors qu’il sort sa tête du trou d’une bouche d’égout. Il se portraiture en étudiant désargenté dans les années 1920 ou en « Pépino » à l’air diablotin en 1944.

Les poèmes illustrés

Marie de Fonscolombe avait été élevée par son père dans l’amour de la musique, du chant et du dessin. Elle insuffle le même goût des beaux-arts à ses enfants. Antoine de Saint-Exupéry remplit ses cahiers d’écolier de gribouillis, illustre avec application ses poèmes et accompagne ses lettres de caricatures. Au fil des années, cette façon de remplir des temps morts, de libérer son esprit en occupant sa main devient une habitude. Sur les supports les plus inattendus, il crayonne nonchalamment sur un coin de table ou dans la carlingue de son avion.Enfant, Antoine de Saint-Exupéry s’applique à illustrer un petit carnet de courts récits intitulé L’Amusette. Relié et cousu par les frères et sœurs d’Antoine, le carnet est composé de saynètes que les enfants jouent devant les grandes personnes.

 

Vers l’âge de 13 ans, Antoine compose des poèmes qu’il calligraphie et illustre sur du papier dessin relié en carnets, comme ceux précieusement conservés par Odette Sinety, une amie d’enfance. L’écriture est appliquée, les dessins sont au crayon et à l’encre parfois rehaussés au crayon de couleur ou à l’aquarelle. Un de ces poèmes intitulé Mort du cygne est introduit par un dessin du palmipède sur un lac au coucher du soleil, exécuté à l’encre bleue et rouge. Un autre dessin représente des montagnes escarpées d’où un chasseur fait feu sur des chevreuils disproportionnés.

 

À 19 ans, il compose un recueil de cinq poèmes L’Adieu sur un petit cahier qu’il désigne par « Mon bouquin d’art ». Sur la première page, il a réalisé un autoportrait, la main couvrant son visage totalement noirci par l’encre de Chine. Sur les pages suivantes, les poèmes sont soigneusement calligraphiés et décorés. Il agrémente la partie gauche de chacun des poèmes par un motif classique comme une arcade gothique parée de feuilles de lierre pour le premier ou fantastique comme une main posée sur une porte entrebâillée pour le quatrième.

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