Publications Posthumes

Dessins (2006)

L'un des livres les plus lus dans le monde au XXe siècle est un conte illustré : Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, publié, dès 1943 aux États-Unis et en France en 1946, «avec des aquarelles de l'auteur». Au commencement de la fable, un pilote accidenté – qui aimait jadis dessiner des serpents boas – esquisse, à la demande d'un jeune monarque rencontré dans le désert, une boîte pour un mouton. «S'il vous plaît... dessine-moi un mouton !»

Voici donc un écrivain dont l'œuvre littéraire et le message de fraternité acquièrent leur pleine consécration par l'alliance inédite du dessin et du récit poétique. L'auteur était inspiré, on le sait, et il excellait dans la forme courte ; par le soin qu'il porta aux moindres détails de la composition de son livre imagé, il ouvrit la voie à une prodigieuse aventure éditoriale.

En publiant Le Petit Prince quelques mois avant sa disparition, Saint-Exupéry nous laissait aussi le témoignage le plus abouti de sa passion pour le dessin, passion d'enfance qui ne l'avait jamais quitté. Nombre de ceux qui le fréquentèrent en ont témoigné : l'écrivain-pilote n'iamait rien plus que jouer, chanter ou dessiner. De cette activité graphique témoignent aujourd'hui de nombreuses esquisses, des croquis ou œuvres plus achevées, reproduits jusqu'alors de façon dispersée. Nous avons souhaité les rassembler dans ce catalogue, en enrichissant cette réunion d'un ensemble exceptionnel de nombreux dessins inédits, recueillis auprès de multiples collectionneurs. Les pages de manuscrits ornées par leur auteur côtoient les feuillets volants laissés aux parents, amis et compagnes, les pages de carnets, les lettres ou les dédicaces illustrées... De Casablanca à New York, du château de Saint-Maurice-de-Rémens à ses domiciles parisiens, Saint-Exupéry n'a cessé de laisser derrière lui, à l'aquarelle ou au pastel, à la plume ou au crayon, les dessins nés de sa fantaisie, de son inspiration, de ses rencontres.

Se déploie dès lors, comme en marge de ses écrits, une œuvre graphique authentique et très singulière, d'un intérêt majeur pour qui veut saisir, et partager aussi, l'imaginaire et la sensibilité d'Antoine de Saint-Exupéry.

Édition de Delphine Lacroix avec la collaboration d'Alban Cerisier.
Avant-propos d'Hayao Miyazaki

Antoine de Saint Exupéry : Dessins, Gallimard, 2006

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Lettres à l’inconnue (2008)

Écrites en 1943, ces lettres-dessins sont révélées lors d'une vente aux enchères publique en novembre 2007. Il s’agit de la correspondance amoureuse entre Antoine de Saint-Exupéry et une jeune ambulancière rencontrée dans un train en Algérie. Le Musée des Lettres et Manuscrits à Paris s’est porté acquéreur de ces lettres pour enrichir sa collection de documents originaux liés à Saint-Exupéry.

 

Antoine de Saint-Exupéry vient de passer deux ans aux États-Unis, où il a notamment publié Le Petit Prince. En mai 1943, il rejoint Alger pour tenter de retrouver le terrain de l’action militaire auprès de son escadre de rattachement, le groupe de reconnaissance aérienne 2/33. Dans un train qui le conduit d’Oran à Alger, il rencontre une jeune femme de 23 ans originaire de l’Est de la France. Mariée, elle réside à Oran. Elle est officier et ambulancière pour la Croix-Rouge. Il s’en éprend aussitôt et la fréquente durant la dernière année de sa vie.

 

Antoine de Saint-Exupéry adresse plusieurs lettres à la jeune femme. La plupart sont accompagnées d’un dessin représentant son personnage Le Petit Prince, le conte qu’il a tenu à illustrer lui-même. Les quelques lettres retrouvées révèlent le lien qui unit le personnage du Petit Prince à son auteur et la part singulière du dessin dans l’expression de ses sentiments.

 

En 2008, les Éditions Gallimard rassemblent ces correspondance dans une publication grand format. . L’ouvrage reproduit en facs-similé les lettres originales écrites par Antoine de Saint-Exupéry et propose leur transcription. Intitulé Lettres à l’inconnue le recueil reçoit les faveurs des lecteurs. Tous les exemplaires de la première édition sont vendus en l’espace de quelques semaines et plusieurs nouvelles impressions sont relancées cette année-là.

En 1943, Antoine de Saint-Exupéry adresse plusieurs lettres à une jeune ambulancière rencontrée dans un train en Algérie. Neuf lettres nous sont parvenues. Sept d’entres elles, sont illustrées, parfois le dessin occupe tout l’espace de la page. Lettres-dessins ou de dessins-lettres, la révélation de cette correspondance confirme le talent d’épistolier de Saint-Exupéry.

 

Charmé par la jeune femme, Antoine de Saint-Exupéry s’adresse à elle sous les traits du Petit Prince. Les mots se glissent dans les bulles ou sur les missives du petit homme dessiné à l’encre rehaussée d’aquarelle. Le Petit Prince est reconnaissable à la façon qu’a Saint-Exupéry de tracer les traits de son visage. Deux ronds forment les yeux et lui donne ce regard unique. Un trait vertical marque le nez qui se prolonge parfois pour dessiner un sourcil. La bouche est toute petite. La chevelure est coiffée de boucles teintées de jaune. Enfin, l’écharpe est dressée par le vent. Parmi les éléments du décor, on retrouve les étoiles à cinq branches et la fleur composée d’une tige surmontée d’un cœur rond entouré de pétales.

 

La destinataire des lettres est inconnue, ses héritiers n’ont pas souhaité décliner son identité. Peu importe son nom. Elle est la petite fille et la maitresse. Elle est la femme parmi toutes les roses. Elle est l’attente et la solitude. Elle est fiction et réalité. Elle est singulière et universelle.

 

L’écriture de Saint-Exupéry est régulière et sans rature, elle semble couler sans hésitation. Avec les mots, Antoine de Saint-Exupéry livre ses émotions dans une prose poétique. Les lettres dévoilent un homme en proie à la mélancolie et qui, comme le Petit Prince, cherche quelqu'un à qui parler. 

Pardon de vous déranger…c’était seulement pour dire bonjour !

 

Je découvre avec mélancolie que mon égoïsme n’est pas si grand puisque j’ai donné à autrui le pouvoir de me faire de la peine.

 

Les contes de fées c'est comme ça. Un matin on se réveille. On dit : « Ce n'était qu'un conte de fées... » On sourit de soi. Mais au fond on ne sourit guère. On sait bien que les contes de fées c’est la seule vérité de la vie.

 

On écoute la musique du cœur : c’est joli joli pour qui sait attendre…

 

Je baigne dans ce temps vide où je n’ai plus rien à rêver.

 

Le plus triste c’est, d’un chagrin, que l’on se demande « est-ce bien la peine… »

 

Un Petit Prince sceptique n’est plus un Petit Prince.

 

Rien n’a d’importance dans la vie. (Même pas la vie.)

 

Je vous en ai voulu de me laisser attendre, et non de n’être pas venue.

 

Et j’étais ce soir-là comme un vieux capitaine plein d’expérience à bord d’un tout petit navire. Il fallait le conduire vers le jour…

 

Je voulais la faire voyager dans l’amour.

 

J’étais un peu un cambrioleur de sommeil…

 

Voilà l’histoire que j’ai rêvée pour m’inventer un souvenir, un dernier souvenir qui vaille la peine.

Antoine de Saint Exupéry : Lettres à l'inconnue, Gallimard, 2008

 

Les lettres originales composant le recueil édité par les Éditions Gallimard en 2008 sont conservées au Musée des Lettres et Manuscrits à Paris.

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Manon, danseuse (2007)

Dans les années 1920, Antoine de Saint-Exupéry rédige un texte qu’il considère suffisamment abouti pour le montrer à ses amies ; Louise de Vilmorin et Renée de Saussine.  Surtout, il le donne à lire à Jean Prévost, critique littéraire à La Nouvelle Revue Française et secrétaire de rédaction de la revue Le Navire d’argent, avec l’espoir qu’il sera publié.

 

Alors représentant des Camions Saurer, Antoine de Saint-Exupéry est mécontent de la vie qu’il mène et trouve du réconfort dans le travail littéraire. Sa correspondance laisse supposer qu’il commence plusieurs récits et nouvelles, abandonnés vraisemblablement en cours de route. Lors de ses déplacements en province, il aime s’installer dans les cafés pour écrire à sa mère et ses amis. Dans une lettre à Renée de Saussine, il relate sa conversation avec une jeune femme qui se prostitue pour nourrir son enfant. L’histoire de Manon danseuse est justement celle d’une fille de joie qui a le blues.

 

Saint-Exupéry montre ses textes Manon, danseuse et L’Évasion de Jacques Bernis à Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue française, qui les recommande à Gaston Gallimard. Ce dernier propose au jeune auteur de publier un recueil de quatre nouvelles. Le projet reste sans suite, de même que celui de la revue Europe qui avait pourtant annoncé la publication d’un texte dans un prochain numéro. Finalement, en 1929, Gaston Gallimard propose au jeune auteur un contrat pour son livre Courrier Sud, et l’on oublie Manon, danseuse qui ne sera publié qu’en 2007 dans un coffret de quatre volumes.

Manon est une fille de  joie, un jouet dont les hommes se servent pour passer le temps. Manon a le blues. Elle rêve d’un grand et vrai amour, d’un homme qui la respecte, qui ne lui demande rien, qui l’aime pour elle-même…

Il a la quarantaine. Le calme des naufragés. Il s’accroche à son travail non par plaisir mais pour la protection qu’il lui offre. Il rencontre Manon sur un pont. Il est bien à côté d’elle, tel un chasseur qui caresse son chien. Ils dînent ensemble puis il l’invite chez lui. Il lui dit : « mon amour », et ces mots la bouleversent. Elle ne croit pas les mériter. Elle est danseuse, certes, mais ne pourrait pas vivre uniquement de la danse. Il semble perdu. La présence de la cette femme lui fait du bien. Elle se serre contre son épaule.

 

Le lendemain chacun reprend sa vie. Manon retrouve son bar, les clients. Elle finit la nuit dans un café avec Suzanne. Elle monte chez elle, regarde Paris de sa fenêtre. Tout est calme, apaisé. Elle est presque heureuse.

 

Dans le petit salon d’un restaurant des gens la forcent à boire, ils lui font mal. Elle s’enfuie.

 

Elle a aimé un homme, elle lui a caché son métier. Un jour, qu’ils étaient ensemble, Manon croisa d’anciens clients. Ils lui parlèrent sur le ton qu’on prend pour s’adresser aux grues. L’homme compris, la quitta. Elle essaya de le revoir, de lui expliquer. Il l’aimait, à présent il l’a méprise. Soudain, elle se retrouve sous les roues d’un camion. Suicide ? « Laissez-moi mourir…, ne me touchez pas… », murmure-t-elle quand on l’amène à l’hôpital.

 

L’aumônier lui demande de se repentir. Mais de quoi ? La vie est ce qu’elle est, et il faut bien vivre. Une infirmière est toujours là, disponible, prête à l’aider. Qu’est qui les sépare ? se demande Manon. Cette femme « pèse sur une terre ferme » ; le monde de Manon est « irréel ». Manon reste boiteuse.

Elle éprouve cet attendrissement trompeur qui exalte les filles au seuil des boîtes de nuit. Entre deux alcools, entre deux danseurs égoïstes, et la fumée de leur tabac, elles reviennent une seconde sous les étoiles prendre conscience de leur détresse et se croient purifiées d’être si tristes…

 

La vie est banale mais dans les confidences on a le passé que l’on mérite, on a une légende…

On ne se réveille pas neuve, toute la vie passée colle à vous dans les draps moites.

 

On ne peut pas être une femme quand l’homme c’est le repas du lendemain.

 

On use ses forces sur un travail sans rêve, un linge blanc, si blanc, nu comme un mur.

Antoine de Saint-Exupéry : Manon, danseuse et autres textes inédits, coffret en 4 volumes, Gallimard, France, 2007

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994

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Écrits de guerre 1939-1944 (1982)

Les Écrits de guerre rassemblent des documents et témoignages, dispersés et peu connus, pour certains inédits sur la période 1939 à 1944. Cet ensemble de lettres, interviews, messages et allocutions radiophoniques éclaire vivement l’attitude de Saint-Exupéry pendant cette période mouvementée et sa destinée.

 

En 1939, Saint-Exupéry vient de remporter un succès éclatant avec Terre des hommes. Lorsque la France déclare la guerre à l’Allemagne, il est démobilisé et réussit à intégrer le groupe de reconnaissance 2/33 basé à Orconte (Marne). Après le mémorable vol de reconnaissance sur Arras le 23 mai 1940, c'est la débâcle et l'armistice. Il rejoint l'Afrique du Nord, où il songe aux moyens de continuer la lutte. Il espère toujours que les États-Unis prendront les armes et, en décembre 1940, il part pour New York. Tout en continuant à travailler à son manuscrit de Citadelle, il écrit un livre sur la bataille de France, Pilote de guerre publié en février 1942. À Paris, à la même époque, la presse collaborationniste déchaînée fait interdire l'édition française de Pilote de guerre. Ce livre est suivi en 1943, de Lettre à un otage et du Petit Prince. Durant son exil, il souffre de la division des Français et de l'hostilité des « super-patriotes » d'Outre-Mer. Aussi, dès le débarquement de 1942, il s'efforce de rejoindre le groupe 2/33, reconstitué en Afrique du Nord. Ayant rejoint l'Algérie et son unité au printemps 1943, il voit jouer contre lui la limite d'âge et se trouve interdit de voler. Plusieurs mois se passent dans une solitude et une souffrance que de longues lettres révèlent ici. Lorsqu'il obtient enfin de regagner son escadrille, il multiplie les missions sur le continent occupé et accompli, le 31 juillet 1944, celle dont il ne revient jamais.

Publiés en 1982 par les éditions Gallimard, les Écrits de guerresont organisés en 3 parties chronologiques.

 

La France (1939-1940)

Le pangermanisme et sa propagande

Le 16 octobre 1939, Saint-Exupéry enregistre un message diffusé à la radio le 18 octobre 1939. Il explique pourquoi il ne faut pas baisser les bras devant l’Allemagne nazie.

 

[La morale de la pente]

Brouillon jamais publié du vivant de l’auteur rédigé entre décembre 1939 et mars 1940. Le texte, resté inachevé, n’a pas de titre. Celui proposé se rapporte aux mots mis en exergue par l’auteur : « la morale de l’occasion et de la pente ».Le texte porte sur la propagande allemande.

 

Aux Américains

En juin 1940, le gouvernement français sollicite Saint-Exupéry pour opposer des arguments à la tendance isolationniste d’une partie de l’opinion américaine. Il s’adresse aux citoyens des États-Unis pour leur rappeler que les valeurs en jeu sont aussi les leurs.

 

Les États-Unis (1941 – Avril 1943)

Quelques livres dans ma mémoire

Aux États-Unis où il est en exil depuis décembre 1940, Saint-Exupéry jouit d’une grande notoriété grâce au succès de ses livres. Il consacre une interview au Harper’s Bazaar dans laquelle il évoque les livres qu’il a aimé enfant, les auteurs dont il emporte les ouvrages et ses lectures récentes.

 

Lettres à André Breton

Non datées, les trois lettres à André Bretons ont été vraisemblablement écrites entre mars et octobre 1942. Suite à une brouille avec André Bretons, Saint-Exupéry apporte des éclaircissements sur sa « position religieuse, sociale, politique et philosophique », adresse des reproches aux Surréalistes et à André Breton en particulier. Dans sa troisième lettre, il regrette leur brouille, leurs divergences ne sont pas une raison de se fuir à New York où ils sont tous deux exilés.  

 

Message aux jeunes Américains

Quelques mois après l’attaque japonaise à Pearl Harbor, Dorothy Thompson demande à Saint-Exupéry de s’adresser aux étudiants volontaires de la Progressive Education Association. Son allocution est publiée le 25 mai 1942 dans The Sentier Scholastic.

 

Appel aux Français, controverse avec Jacques Maritain

Autorité morale et intellectuelle, Jacques Maritain répond à cet appel par voie de presse. Une polémique est engagée entre les deux hommes. Saint-Exupéry lui écrit une première fois. Il rédige aussi une « mise au point » qui accompagne la publication de son texte et la réponse de Maritain dans Pour la victoire le 19 décembre 1942.

 

Lettre aux Français

Appel diffusé en langue française sur les radios américaines le 29 novembre 1942. Cette Lettre aux Français est ensuite publiée dans le journal de Montréal Le Canada, dans la presse française d’Afrique du Nord et Le New York Times Magazine en publie une traduction.

 

L’Afrique du Nord (Mai 1943 – Juillet 1944)

Lettre au conseiller Robert Murphy

En mai 1943, Saint-Exupéry est à Oran où il rencontre Robert Murphy, conseiller du président Eisenhower en Afrique du nord. Le 17 juin 1943, il lui adresse une lettre dans laquelle il demande de l’équipement pour son escadrille. Il évoque ses mérites d’écrivain et d’aviateur et rappelle sa position face aux différentes factions de l’émigration. Il envisage d’écrire un livre, un nouveau Flight to Arras, mais que son propos n’a de poids que s’il s’appuie sur des actes.

 

Lettre au General X

Dans cette lettre au général Chambe ou Béthouard écrite en juin 1943, Saint-Exupéry fait le constat de la situation et de la tristesse de toute une génération. Mais quel monde faut-il construire après ? S’il survit à cette guerre, « que faut-il dire aux hommes ? »

 

Lettre à Jules Roy

À Laghouat (Algérie) en juin 1943, Saint-Exupéry se lie d’amitié avec l’écrivain Jules Roy. Les deux écrivains échangent plusieurs lettres. Mais un jour, Saint-Exupéry apprend que Jules Roy le traite de « salaud » parce qu’il n’a pas rejoint le gaullisme. Il lui répond dans cette lettre jamais expédiée.

 

Lettre au Lieutenant Diomede Catroux

Saint-Exupéry fait la connaissance du lieutenant Catroux à New York où il a été envoyé en mission par les Forces françaises libres. Ils se revoient à Tunis en juillet et août 1943. Cette lettre non expédiée, date de cette période. Des propos insultants à l’égard de Catroux ayant été tenus en sa présence, Saint-Exupéry tient à lui assurer sa sympathie et son admiration. Puis, il évoque la situation de la France.

 

Lettre à Joseph Kessel

Cette lettre restée inachevée et jamais expédiée date de novembre 1943. Saint-Exupéry exprime son point de vue sur la signature de l’Armistice et sa position de pilote de guerre qui n’a plus à sa disposition que la parole qu’il a mise au service du peuple français pour continuer le combat.

 

Lettre au Docteur Henri Comte

À Alger où il se trouve avec le groupe 2/33 en 1940, Saint-Exupéry envoie cette lettre au docteur Comte, chirurgien à Casablanca. Elle est accompagnée de la radiographie qu’il a faite suite à une chute dans un escalier. Il fait des commentaires sur les luttes entre les instances dirigeantes de la France libre et exprime sa mésestime à l’égard de certains hommes politiques. Il commente le discours apaisant du général de Gaulle et les valeurs auxquelles il se réfère.

 

Lettre au General Z

Rédigée à Alger en juillet 1944, le destinataire de cette lettre est inconnu. Un officier ayant critiqué son attitude en présence du général Z, Saint-Exupéry explique sa démarche. Il a parlé de défaite française, cependant, au lieu de fabriquer des armes pour défendre notre civilisation, qui est aussi la leur, les États-Unis fabriquaient des voitures et des frigidaires. Cette défaite française leur incombe mais elle aura eu le mérite de marquer le début de la résistance au nazisme.

 

Lettre à un Américain

Cette lettre est en fait un projet d’article rédigé dans la nuit du 29 au 30 mai 1944. Saint-Exupéry l’a confié à John Phillipscorrespondant de guerre américainde la revue Life, pour la faire publier. Le texte exprime son regard sur les Américains, à qui il doit tant. On ne risque pas sa vie pour des intérêts matériels mais pour une « croisade spirituelle ».

La France (1939-1940)

Ceux-là qui ont quitté leur ferme ou leur magasin ou leur usine se battent pour ne point servir d’engrais à la prospérité du peuple allemand. Ils sont partis pour conquérir le droit de vivre, et de vivre en paix. (Le pangermanisme et sa propagande)

 

Nous nous battons pour le respect de l’homme. [La morale de la pente]

 

Toute la civilisation a consisté à établir cet admirable paradoxe que l’homme balance le pouvoir de la foule. [La morale de la pente]

 

Chaque fois que l’on fonde un organisme on dessert – par définition – la création. [La morale de la pente]

 

Vous croyez qu’on cultive l’homme par la qualité de la nourriture. On le cultive en sollicitant sa création. [La morale de la pente]

 

Car nous ne serons heureux que d’être tirés hors de nous-mêmes, développés à notre mesure. [La morale de la pente]

 

L’eau qui pèse invente son chemin à travers les pierres. [La morale de la pente]

 

On accepte la mort quand on a trouvé son expression en autre chose. [La morale de la pente]

 

L’homme n’est guère capable de ressentir que ce qu’il est capable de formuler. [La morale de la pente]

 

Le christianisme, ce me semble, tend à  transformer l’acte en prière. [La morale de la pente]

 

Et nous, nous acceptons de mourir pour une forme de civilisation où le bonheur n’est pas un intolérable défi.(Aux Américains)

 

Nous nous battons pour l’homme, pour que l’homme ne soit pas écrasé par la masse aveugle, pour que le peintre puisse peindre même s’il n’est pas compris.(Aux Américains)

 

Les Etats-Unis (1941 – Avril 1943)

J’aime trop ma liberté pour léser jamais celle des autres.. (Lettres à André Breton [1942])

 

Je pense que, faute d’être en mesure de fonder par magie un Etat du monde tel qu’on le souhaite, il convient de tenter de sauver ce qui reste d’un monde souhaitable. (Lettres à André Breton [1942])

 

Je crois aux actes et non aux grands mots. (Lettres à André Breton [1942])

 

Les gens qui me ressemblent trop m’ennuient nécessairement, ne m’enseignent rien et je respecte la vérité d’autrui, quand bien même je refuse de la faire mienne. C’est ça le respect de la liberté. (Lettres à André Breton [1942])

 

Je me considère comme limpide. (Lettres à André Breton [1942])

 

Votre fraternité vous ne la trouverez qu’en plus vaste que vous. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

L’orgueil de la civilisation chrétienne, dont nous sommes issus, et que tous, croyants ou incroyants, nous faisons nôtre, est de chercher ce lien dans l’universel. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

Il convient de fonder la communauté des hommes non sur l’exaltation des individus, mais sur la soumission des individus au culte de l’homme. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

Ce n’est pas ce que vous recevez qui vous fonde.  C’est ce que vous donnez. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

La ligne naissait de nos dons. Une fois née, elle nous faisait naître. (Message aux jeunes Américains, 1942)

 

C’est dans les caves de l’oppression que se préparent les vérités nouvelles. (Lettre aux Français, 1942)

 

Le chef véritable c’est la France, qui est condamnée au silence. Haïssons les partis, les clans et les divisions. (Lettre aux Français, 1942)

 

L’Afrique du Nord (Mai 1943 – Juillet 1944)

Je ne puis que rentrer dans le silence si je ne fais pas la guerre. (Lettre au conseiller Robert Murphy)

 

Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif. (Lettre au General X)

 

On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. (Lettre au General X)

 

Ce que je hais dans le marxisme c’est le totalitarisme à quoi il conduit. L’homme est défini comme producteur et consommateur. Le problème essentiel est celui de la distribution. (Lettre au General X)

 

Ce que je pense sur un homme n’est pas fonction de ce que cet homme pense sur moi. (Lettre à Jules Roy)

 

Les idées valent ce que valent les hommes. (Lettre à Jules Roy)

 

L’amitié se fonde sur l’identité du but spirituel. (Lettre à Jules Roy)

 

Ce n’est qu’en matière de police que le contraire de la vérité soit l’erreur – et la vérité le contraire de l’erreur. (Lettre à Jules Roy)

 

Triste époque que celle où l’on emprisonne Lavoisier, Eschyle, Einstein, Pascal ou Montaigne dans les bataillons d’une propagande politique, quelle que soit cette politique, et si même elle est souhaitable. (Lettre à Jules Roy)

 

Tant que l’homme ne sera pas un dieu, la vérité, dans son langage, s’exprimera par des contradictions. Et l’on va d’erreur en erreur vers la vérité. (Lettre au Lieutenant Diomede Catroux)

 

L’anarchiste doit sa grandeur à ce qu’il n’a pas triomphé. S’il triomphe, il ne peut sortir de sa soupière qu’une larve vaniteuse qui ne m’intéresse pas. (Lettre à Joseph Kessel)

 

Certes Vichy était atroce. Mais un organisme se fabrique un trou du cul pour les fonctions d’excrétion. (Lettre à Joseph Kessel)

 

Quand les enfants en sont à mourir c’est la France qui meurt. (Lettre à Joseph Kessel)

 

L’arbre de la résistance sortira un jour de notre sacrifice comme d’une graine. (Lettre au General Z)

 

Une civilisation est à sauver en permanence. (Lettre au General Z)

 

Les cinquante mille soldats de mon convoi partaient en guerre pour sauver, non le citoyen des Etats-Unis, mais l’homme lui-même, le respect de l’homme, la liberté de l’homme, la grandeur de l’homme. (Lettre à un Américain)

 

Comment penser sur la France si l’on ne prend pas une part de risque ? (Lettre à un Américain)

Saint-Exupéry : Œuvres complètes II, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1999

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Lettres à sa mère (1954)

Toute sa vie, Antoine de Saint-Exupéry a entretenu une correspondance épistolaire avec sa mère, Marie de Saint-Exupéry. Relation intime entre un fils et sa mère, correspondance sans fard, qui révèle la nature profonde d’un homme hors du commun. Rares sont les correspondances soutenues sur 34 ans qui nous sont ainsi dévoilées.

 

Environ 190 lettres écrites entre 1910et 1940 nous sont parvenues. Elles sont en grande partie publiées dés 1954 par les Éditions Gallimard. En 1959, Marie de Saint-Exupéry fait don des lettres de son fils aux Archives de France. Cette correspondance exceptionnelle donne un aperçu de l’affection d’Antoine de Saint-Exupéry pour sa mère, sa meilleure confidente et son réconfort tout le long d’une vie riche en épreuves. Elles permettent de mieux appréhender l’œuvre d’un des plus importants écrivains français du XXème siècle. Elles sont aussi un document significatif pour comprendre, à travers les sentiments d’un témoin engagé, les remous d’une époque confrontée à des bouleversements sociaux, politiques et technologiques surprenants.

 

Elles racontent l’écrivain dans son processus d’écriture tout en dessinant un univers culturel. On y découvre ses goûts littéraires et cinématographiques et aussi les spectacles et les expositions qu’il a fréquentés. Les aléas de la vie et ses expériences professionnelles l’ont amené à sillonner la planète. Ses lettres décrivent les lieux où il a vécu, parfois ils sont illustrés d’un petit paysage ou en quelques traits il croque une des rencontres qu’il y a faite.

 

Antoine de Saint-Exupéry datait très rarement ses lettres. Leur contenu a bien souvent permis de les classer. Parfois, il utilisait les papiers à entête des cafés et hôtels qu’il fréquentait, ce qui donne des indications. Cependant, certaines lettres n’ont pu être datées et localisées avec certitude.

La première lettre date de 1910 ; Antoine et son frère François sont écoliers à Notre-Dame de Sainte-Croix du Mans (Sarthe). Il a dix ans et il raconte sa vie d’écolier à sa mère qui lui manque. La dernière est écrite en juillet 1944, quelques jours avant sa disparition. À travers cette correspondance, on suit l’histoire d’un petit écolier loin de sa mère, puis d’un jeune homme à Paris pendant la première guerre mondiale, devenu pilote de guerre engagé volontaire durant la seconde guerre mondiale. Entre les lignes, cette correspondance permet d’assister aux grands événements qui ont marqué la 1ère moitié du XXème  siècle, de suivre l’histoire de la littérature et de l’aviation.

 

Dans ses lettres d’enfant, il raconte sa réalité quotidienne. Il parle de ses leçons d’allemand et de maths. Il rend compte de ses visites à des parents ou amis et ses premiers amours. Il décrit Paris bombardé par l’aviation allemande. Sa mère lui manque et il lui demande d’écrire souvent. À partir de 1918 il agrémente ses lettres de dessins : paysages, caricatures de personnages connus ou imaginaires.

 

Devenu un jeune homme, il déclare qu’il sera « ingénieur et écrivain » et plus tard qu’il envisage de faire du journalisme. Il fait part de ses lectures et sorties culturelles.Il parle deses essais littéraires et se réjouit d’annoncer à sa mère sa première publication dans La Nouvelle Revue française. Il raconte l’évolution de son travail d’écriture et remercie pour ses encouragements. Il parle de ses premiers vols et de sa préparation au brevet de pilote pendant son service militaire. Il raconte ses exercices de pilotage et ses sensations dans le ciel. Il écrit pour rassurer après un accident. Il raconte ses aventures au service de l’aviation postale. Écrivain-voyageur, Saint-Exupéry écrit ces lettres depuis ses lieux de résidence et même à bord de paquebots affectés aux grandes traversées.

 

Sa mère est sa meilleure confidente. Il lui demande régulièrement de l’argent pour couvrir ses dépenses. Il lui raconte un déjeuner avec sa fiancée Louise de Vilmorin et lorsqu’elle rompt leurs fiançailles, il souffre, mais n’en parle que quelques mois plus tard à sa mère. Il remercie des sommes qu’elle lui envoie toujours. Il se sent seul et ne trouve pas ce qu’il cherche chez les femmes. À Buenos Aires, il est très bien payé et maintenant c’est lui qui envoie de l’argent à sa mère. Échoué avec son avion en 1936, il confie « Je vous ai appelée dans le désert ». Dans ses dernières lettres datées  de 1943-1944, il tente de la rassurer.

J’aime ça, le vent et – en avion – la lutte, le duel avec la tempête.

 

Le vert me manque, le vert est une nourriture morale, le vert entretient la douceur des manières et la quiétude de l’âme. Supprimez cette couleur de la vie, vous deviendrez vite sec et mauvais.

 

Vous êtes ce qu’il y a de meilleur dans ma vie.

 

Vous ne pouvez imaginez ce calme, cette solitude que l’on trouve à 4000 mètre en tête à  tête avec son moteur.

 

Je déteste ces gens qui écrivent pour s’amuser, qui cherchent des effets. Il faut avoir quelque chose à dire.

 

La vie courante a si peu d’importance et se ressemble tant. La vie intérieure est difficile à dire, il y a une sorte de pudeur. C’est si prétentieux d’en parler.

 

Dites-vous, ma petite maman, que vous avez peuplé ma vie de douceur comme personne n’aurait pu le faire. Et que vous êtes le plus « rafraîchissant » des souvenirs, celui qui éveille le plus en moi.

 

Ces coulisses du Sahara ornées de quelques figurants m’ennuient comme une banlieue sale.

 

La chose la plus « bonne », la plus paisible, la plus amie que j’aie jamais connue, c’est le petit poêle de la chambre d’en haut à Saint-Maurice. Jamais rien ne m’a autant rassuré sur l’existence.

 

Ce qui m’a appris l’immensité, ce n’est pas la voie lactée, ni l’aviation, ni la mer, mais le second lit de votre chambre.

 

Je ne puis penser à mon coin de terre sans une grande faim d’être là-bas.

 

C’est un drôle d’exil d’être exilé de son enfance.

 

J’ai un petit, tout petit désir de me marier mais je ne sais pas avec qui.

 

Je fais un métier d’aviateur, d’ambassadeur et d’explorateur.

 

C’est mon rôle ici d’apprivoiser

 

Je ne suis pas sûr d’avoir vécu depuis l’enfance.

 

On sent l’immense besoin de revenir pour protéger et abriter, et l’on s’arrache les ongles contre ce sable qui vous empêche de faire votre devoir, et l’on déplacerait des montagnes.

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres à sa mère, Gallimard, 1954

 

Les lettres originales sont conservées aux Archives de France, section des Archives privées, Fonds Antoine de Saint-Exupéry, 153 AP1

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Carnets (1953)

Dans les années 1930, Antoine de Saint-Exupéry a toujours sur lui un petit carnet sur lequel il prend des notes. Un agenda et cinq carnets nous sont ainsi parvenus sur la période 1935 à 1940. Saint-Exupéry les utilisait simultanément, en écrivant dans celui qu’il avait sous la main qu’il soit en voiture ou en avion. Il n’a jamais envisagé la publication de ces textes à usage strictement personnel.Cependant, en 1953 les Éditions Gallimard publient pour la première fois ces recueils de notes.

 

Saint-Exupéry utilisait ces carnets pour consigner des idées susceptibles d’être développées plus tard. Ces notes lui servaient de support de réflexions à reprendre ultérieurement pour construire des raisonnements approfondis. Il n’a jamais essayé de leur donner une cohérence. Il n’a pas cherché à rendre compréhensibles pour un éventuel lecteur des phrases dont le seul but était de lui servir de repère ; ce qui explique les nombreuses répétitions, phrases inachevées et formulations maladroites. Les incohérences et affirmations contradictoires prouvent que ces lignes ne reflètent pas les opinions de l’auteur, mais seulement des étapes de sa pensée. Il pose des questions auxquelles il ne trouve pas toujours des réponses satisfaisantes. Souvent, il emploi des abréviations, des flèches, des croquis, des symboles mathématiques qui avaient des significations précises pour lui mais difficiles à établir avec certitude par un autre. Il en va de même pour certaines références récurrentes qui paraissent obscures.

 

Dans ces pages laboratoire, percent des images et des idées qui permettent de mieux comprendre l’élaboration des textes que Saint-Exupéry offrit à la publication. Les Carnets offrent des pistes d’études, mais il serait abusif d’en tirer des arguments pour attribuer à Saint-Exupéry des points de vue qu’il n’a pas explicitement assumés dans les ouvrages publiés de son vivant. En effet, au fur et à mesure que sa pensée évoluait, il pouvait abandonner certaines idées sans trouver utile de les supprimer de ses carnets tel Montaigne dans ses Essais. Cependant, les problèmes soulevés et certaines intuitions surprenantes peuvent nourrir aujourd’hui encore notre réflexion.

 

Antoine de Saint-Exupéry note dans ses carnets, de façon partielle et transitoire, des idées sur des thèmes variés du domaine intellectuel. Qu'il se révolte contre les Espagnols qui saccagent leur pays ou qu'il développe sa théorie de l'égalité, il se fait le chantre du langage. On retrouve dans ces pages les questions que chaque homme se pose quand il voit le monde entier dans lequel il a vécu aller à vau-l'eau, dépassé par les situations qu'ont créées ses contemporains. C'est aussi la découverte de la sensibilité d'un homme curieux de tout, qui, entre l'énoncé classique d'un théorème de physique et la résolution d'un problème financier, écrit : «Je prendrai de chacun de vous tout le bien, et j'en formerai un cantique.»

 

Saint-Exupéry écrit pour analyser, comprendre et élaborer sa réflexion. Les carnets lui servent d’aides mémoire, il y transcrit sa pensée en pleine effervescence. Ses préoccupations constantes sont : l’homme et son environnement, le langage, la civilisation, la création et la logique, l’instruction et l’éducation, Dieu et la transcendance, les phénomènes sociaux et les régimes politiques.

Une fois pour toutes, je refuse les dilemmes. Je n’admets plus que les antinomies  (Agenda)

 

Le bonheur de l’homme se fait contre lui. Et sa grandeur. (Agenda)

 

Il n’y a point d’ordre dans la nature mais exclusivement dans l’homme […] c’est l’homme qui crée l’ordre dans la nature. (I, 1)

 

Dieu est le parfait support symbolique de ce qui est à la fois inaccessible et absolu. (I 16)

 

Le concept, en science, c’est la direction  (I 54)

 

La race humaine vaut cent fois plus que les principes économiques. (I 66)

 

Une civilisation vaut par le type d’homme qu’elle fonde. (I 183)

 

Que m’importe que Dieu n’existe pas ! Dieu donne à l’homme de la divinité. (I 217)

 

C’est par la voie du sacrifice gratuit que les hommes communiquent les uns avec les autres. (I 255)

 

La où la logique échoue déjà, commence la création. (I 309)

 

Car le style c’est l’âme. Et l’on ne crée cette âme qu’au titre où l’on se forge un style. (II 26)

 

L’homme est d’autant plus grand qu’il est plus lui-même. (II 79)

 

La civilisation consiste à garder longtemps une seule chose. (III 60)

 

L’objet pensé n’est pas une image fixe rangée dans un tiroir : c’est un système de relations. (IV 92)

 

Aucun espoir tant que vous ne ressentez pas de nouveau comme un coup porté à tous les hommes l’injustice subie par un seul. (IV 126)

Je n’ai point peur de me contredire, sachant que les contradictions ne sont que balbutiements d’un langage qui ne peut encore saisir son objet. Quiconque  craint la contradiction et demeure logique tue en lui la vie. (IV 134)

 

La connaissance ce n’est point la possession de vérités mais d’un langage cohérent. (IV 141)

 

Dans la vie on n’a jamais le temps… (V 2)

 

Je ne sais ni peser ni mesurer l’homme. (V 32)

 

La création d’un concept est la création d’un ensemble, dans du disparate, une structure ou réseau de relations liées par réflexes conditionnels. (V 58)

 

Le plan dans l’œuvre littéraire fait partie de l’illusion des logiciens, des historiens et des critiques. (V 75)

Antoine de Saint-Exupéry : Carnets, Gallimard, 1953

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994

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Lettres de jeunesse (1953)

De 1923 à 1931, Antoine de Saint-Exupéry écrit de nombreuses lettres particulièrement touchantes à Renée de Saussine dit « Rinette ». De trois ans son aînée, Renée de Saussine lui est présentée par son frère Bertrand, condisciple d’Antoine au lycée Saint-Louis. Une amitié affectueuse lie Antoine à Renée et traverse les années. Parfois, lorsqu’il se trouve loin d’elle, il lui téléphone. Ne la trouvant que rarement, il lui écrit de nombreuses lettres.

 

Vingt- cinq lettres d’Antoine de Saint-Exupéry à Renée de Saussine ont été publiées dès 1953 sous différents titres : « Lettres à l’amie inventée », « Lettres de jeunesse », « Lettres de jeunesse à l’amie inventée ». Le jeune homme souffre de solitude amoureuse après la rupture de ses fiançailles avec Louise de Vilmorin. Il croit pouvoir trouver l’affection qu’il recherche auprès de Rinette, qui fait semblant de l’ignorer. Il trouve en Rinette, une confidente à la fois proche et inaccessible. Les déclarations voilées alternent avec des reproches moins dissimulés concernant la vie mondaine de Renée qui ne trouve pas le temps de lui répondre. Des dithyrambes littéraires destinées à séduire la jeune fille, apparemment trop frivole, succèdent à des confessions concernant les déceptions d’une vie trop morne avant de déboucher sur des projets d’avenir exaltants.

 

Dans une lettre de 1926, il confie: « J’ai grand besoin d’une amitié à qui confier les petites choses qui m’arrivent. Avec qui partager. Je ne sais pas pourquoi je vous choisis. Vous êtes si étrangère. (...) Je m’écris peut-être à moi-même »

Antoine de Saint-Exupéry et Renée de Saussine partagent le même intérêt pour la littérature et les spectacles. Dans sa première lettre, Antoine donne des conseils à Rinette a propos du conte qu’elle lui a confié et cite Dostoïevski. Dans une autre lettre, il s’exprime sur sa conception de la littérature et s’offusque que l’on compare Luigi Pirandello et Henrick Ibsen.

 

Ses premières lettres sont postées des villes qu’il prospecte depuis qu’il est représentant des camions Saurer. Il décrit ses voyages en voiture et les mœurs de province. Il aime raconter des anecdotes comme celle de son chapeau perdu sur un pont à Argenton, et de la discussion avec la jeune modiste du magasin qui lui en vend un nouveau. Il reproche parfois à son amie sa mondanité et il regrette de ne pas être « un beau gigolo avec une belle cravate et une magnifique collection de disques de gramophone ». Il la sens beaucoup plus proche quand, seul, il la « fabrique » à son gré : « C’est peut-être parce que je vous invente que je tiens tellement à vous. »

 

Plus tard, il rejoint Toulouse où est basée la compagnie Latécoère qui vient de l’engager. Il raconte sa vie de pilote et ses voyages en Espagne, au Maroc et au Sénégal. Il décrit ses sensations au moment où son avion en panne est sur le point de s’écraser. Loin de Paris, ses amis lui manquent. Il s’ennuie d’elle et des soirées passées en sa compagnie. Hélas, elle ne répond que rarement à ses lettres et ce silence le fait souffrir. Muté à Buenos où il ne se plait guère, il se réjouit de recevoir son mot qui lui remémore « mille choses adorables et oubliées ». Directeur d’exploitation de l’Aeroposta argentina, filiale de l’Aéropostale, il détaille son travail et ses responsabilités, décrit son appartement et son quotidien.

 

Sa dernière lettre date de 1931 et est écrite d’Agay où demeure sa sœur Gabrielle entourée de sa famille. Elle correspond à la période de son mariage avec Consuelo mais il ne fait aucunement mention de cet événement à Rinette.

Il ne faut pas apprendre à écrire mais à voir.

 

J’étais un garçon fou et ridicule.

 

Je ne peux pas considérer les idées comme des balles de tennis ou une monnaie d’échanges mondains. Je n’ai aucune qualité mondaine. On ne joue pas à penser.

 

On peut dire que ce qui étonne, ce qui séduit a beaucoup de chances d’être faux.

 

Les gens du monde eux utilisent la science, l’art, la philosophie comme ils utilisent les grues.

 

J’aime les gens que le besoin de manger, de nourrir leurs enfants et d’atteindre le mois suivant a liés de plus près avec la vie.

 

J’en ai assez de ce Paris qui fait trop espérer et ne tient jamais rien.

 

Je possède à Saint-Maurice un grand coffre. J’y engloutis depuis l’âge de sept ans mes projets de tragédie en cinq actes, les lettres que je reçois, mes photos. Tout ce que j’aime, pense, et tout ce dont je veux me souvenir. Quelquefois j’étale tout pêle-mêle sur le parquet. Et à plat ventre je revois de tas de choses. Il n’y a que ce grand coffre qui ait de l’importance dans ma vie.

 

Rinette, savez-vous que l’aviation c’est une belle chose. Et qu’ici ce n’est pas un jeu et c’est comme cela que je l’aime. Ce n’est pas un sport non plus comme au Bourget mais quelque chose d’autre, d’inexplicable, une espèce de guerre.

 

C’est peut-être parce que je vous invente que je tiens tellement à vous.

 

Je m’écris peut-être à moi-même.

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres de jeunesse,Gallimard, 1953

 

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres de jeunesse 1923-1931, NRF Gallimard, 1953

 

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres à l’amie inventée,Plon, 1953

 

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres de jeunesse à l’amie inventée 1923-1931, Folio Gallimard, 1976

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994, Lettres à Rinette p. 786-823

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Citadelle (1948)

Saint-Exupéry désignait lui-même Citadelle comme son œuvre posthume. Ébauché dès 1936, le texte est élaboré parallèlement aux derniers livres publiés de son vivant : Terre des hommes, Pilote de guerre, Le Petit Prince. Rassemblés dans une valise, les feuillets écrits sur plusieurs années forment un recueil de réflexions sur la condition de l’homme et son lien à Dieu.

 

Il est difficile d’imaginer la forme finale de ce texte que Saint-Exupéry avait l’intention de corriger, ce qui signifiait pour lui, une réécriture. Les feuillets qui nous sont parvenusreprésentent à eux seuls, en nombre de pages, la moitié de son œuvre. Publié pour la première fois en 1948, le manuscrit est structuré en 219 chapitres dont l’ordre n’est peut-être pas celui que l’auteur aurait privilégié s’il avait pu achever son travail. Cette organisation des chapitres tente de dessiner une vision cohérente du message de Saint-Exupéry.

L’ouvrage est écrit à la première personne, et si l’on en croit les ébauches lues par Antoine de Saint-Exupéry dès 1936 à Pierre Drieu La Rochelle, il s’agit du discours d’un chef berbère dont le père du « sang des aigles » a été assassiné. Sa sagesse lui vient des enseignements de son père et des expériences exceptionnelles ou ordinaires qu’il a lui-même vécues et qu’il interroge pour comprendre le fonctionnement des individus, du monde et des sociétés.

 

Trois niveaux de lecture de l’œuvre peuvent être distingués. Tout d’abord, un niveau de lecture immédiate, qui joue sur l’exotisme et le dépaysement apparents d’une fable évoquant les palais des mille et une nuits. Ensuite, un niveau de lecture morale et sociale, réflexion d’ordre politique sur le chef et l’autorité. Cet aspect correspond peut-être plus à un projet antérieur, dont le titre provisoire était Le Caïd et qui parut dans le numéro 7 de juillet 1948 de la revue La Table ronde sous le titre de « Seigneur berbère ». Enfin, une lecture spirituelle appelle à la vigilance de l’Esprit.

Avec Citadelle Saint-Exupéry élabore une œuvre profonde, à dimension philosophique. Cette œuvre restée inachevée, rassemble ses pensées sur des thèmes essentiels à l’élévation de l’Homme et de l’Esprit : la condition humaine, le sens à la vie et aux choses, le lien entre les hommes et le lien à Dieu.

 

Saint-Exupéry distingue deux univers : l’espace animal, incohérent et périssable auquel nous appartenons par notre chair, et celui de Dieu, vers lequel nous conduit l’esprit. La vie des hommes est un effort continuel pour organiser la matière brute, contraindre la glaise à acquérir un sens qui noue les choses et leur offre un grain d’éternité, à la façon des briques qui deviennent cathédrale. La grandeur se mesure à la capacité à créer le sens et à dépasser ainsi la condition mortelle par la quête d’un Dieu, clef de voûte à même de réunir dans une signification unique, tout ce qui existe. Il puise dans son expérience concrète et méditative pour nourrir sa réflexion sur le rôle du chef, la qualité d’une civilisation, la ferveur du travail, la collaboration dans la création.

 

Son écriture poétique entremêle vocabulaires religieux, moraliste, mélancolique et envolées lyriques. Conteur né, il construit une œuvre littéraire où la pensée philosophique est illustrée de paraboles : « forger l’homme » , « le gardien de mes troupeaux », « le temps te construit des racines », « le temple qui existe par chacune des pierres », « le sens du trésor. Lequel est d’abord invisible »… Citadelle rassemble les thèmes majeurs du message humaniste et spirituel de Saint-Exupéry: « Donner un sens à l’homme » et « la Citadelle se construit dans le cœur de l’homme ». On sait par Pierre Chevrier (pseudonyme de Nelly de Vogüé) qu’il ambitionnait de délivrer aux hommes une « bible » qui soit aussi un « poème ». C’est la raison pour laquelle on peut parler de « chant lyrique d’inspiration biblique ».

Les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l'espace. (III)

 

Je suis la vie et j’organise. (III)

 

Seul compte pour l’homme le sens des choses. (XI)

 

Je vous le dis: vous n'avez le droit d'éviter un effort qu'au nom d'un autre effort, car vous devez grandir. (XXXI)

 

L'homme est ainsi fait qu'il ne se réjouit que de ce qu'il forme. (XXXV)

 

Tu te dois à ta créature. (XXXVIII)

 

L'amitié je la reconnais à ce qu'elle ne peut être déçue, et je reconnais l'amour véritable à ce qu'il ne peut être lésé. (LV)

 

Les enfants seuls plantent un bâton dans le sable, le changent en reine et éprouvent l'amour. (LXIX)

 

Créer, c'est créer l'être et toute création est inexprima­ble. (LXXII)

 

A raison quiconque accepte la destruction de son urne de chair pour sauver le dépôt qui s'y trouve enfermé. (LXXVII)

 

Quand tu te donnes, tu reçois plus que tu ne donnes. Car tu n'étais rien et tu deviens. (CXXIII)

 

L'essentiel n'est point des choses mais du sens des choses (CXXV)

 

Je sais que l'esprit seul gouverne les hommes et qu'il les gouverne absolument. (CXLII)

 

Le bonheur, quand tu as créé, t'est accordé comme récompense. (CLII)

 

Et si je t'ai retiré des flots de la mer je t'en aimerai mieux, responsable que je suis de ta vie. (CLII)

 

Le temps te construit des racines. (CLVIII)

 

Ils ne trouvent pas le sens des choses parce qu'il n'est point à trouver mais à créer. (CLXV)

 

L'Être n'est point accessible à la raison. Son sens c'est d'être et de tendre. Il devient raison à l'étage des actes. (CLXIX)

 

J'ai bien compris de l'esprit, Seigneur, qu'il domine l'intelligence. Car l'intelligence examine les matériaux mais l'esprit seul voit le navire. (CLXXIV)

 

Tu es nœud de relations et rien d'autre. Et tu existes par tes liens. Tes liens existent par toi. Le temple existe par chacune des pierres. (CLXXV)

 

Je te parlerai donc sur le sens du trésor. Lequel est d'abord invisible n'étant jamais de l'essence des maté­riaux. (CLXXXV)

 

Ceux-là seuls ont reçu quelque récompense des gazelles qui les ont lentement apprivoisées. (CLXXXVI)

 

L'instinct essentiel est l'instinct de la permanence. (CXCI)

 

Les fleurs valent pour les yeux. Mais les plus belles sont celles dont j'ai fleuri la mer pour honorer des morts. Et nul jamais ne les contemplera. (CXCVI)

 

Le regret de l'amour, c'est l'amour. (CXCVIII)

 

Tu ne t'augmentes que de ce que tu transformes, car tu es semence. (CC)

 

Car je vis non des choses, mais du sens des choses. (CCIV)

Antoine de Saint-Exupéry : Citadelle,Gallimard, 1948

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes II, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1999

 

Nelly Ambert : Langage, écriture et action dans Citadelle, dans Etudes littéraires, Université de Laval, 2000

 

Albrecht Fabri : Versuch über Citadelle, dans Merkur 5, juillet 1951

 

François Mattenet : Une poétique humaniste dans Citadelle, thèse, 1996

 

Olivier Odaert : Réflexion et protocole dans Citadelle, dans Tome LIX  de l’Université catholique de Louvain

 

Olivier Odaert : Clef de l'étendue, protocole de lecture dansCitadelle, dans Les lettres romanes Tome LIX, 2006

 

Georges Pelissier : Introduction à la lecture de Citadelle, Synthèses, 1966

 

Jean Claude Perronet : Citadelle : politique et poétique, Thèse Université de Clermont-Ferrand, 1991

 

Maxwell Smith: Saint-Exupéry, Citadelle, University of Chattanooga, 1951

 

Jean Sousset : Créer l'homme (les convictions de Saint-Exupéry dans Citadelle), Bayard, 2008

 

Maurice Vauthier :L'homme de Citadelle, Pierre Théqui, éditeurs, 1993

 

Léon Wencelius : Les idées de Saint-Exupéry sur la Poésie d'aprèsCitadelle, Modern Language Notes volume 66, mai 1951

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