La Paix ou la Guerre ?(1938)

La Paix ou la Guerre ?(1938)

 

En octobre 1938, Antoine de Saint-Exupéry écrit trois articles regroupés sous le titre général La Paix ou la Guerre ? Publiés dans le journal populaire Paris-Soir, les articles font référence aux Accords de Munich qui viennent d’être signés. Le choix est dramatique : pour défendre un pays allié, la France doit-elle faire la guerre à l’Allemagne nazie ?

 

Les Accords de Munich sont signés dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938 entre l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et l’Italie. Les représentant de ces pays, Adolf Hitler, Edouard Daladier, Neville Chamberlain et Benito Mussolini accordent à Hitler d’occuper la région des Sudètes, partie intégrante de la Tchécoslovaquie. En favorisant les prétentions territoriales de l’Allemagne nazie, la signature des Accords de Munich suscite des commentaires animés. Les uns se félicitent d’une paix qu’ils espèrent durables. D’autres reprochent aux dirigeants occidentaux de trahir un pays ami et d’encourager Hitler à aller plus loin.

 

Les grands écrivains de l’époque considèrent de leur devoir d’intervenir dans le débat. Dans un article intitulé Il ne faut pas compter sur nous  publié par La NRF, Jean Paulhan se fait le porte-parole des ceux qui voudraient se tenir en dehors de la politique. Roger Martin du Gard, qui vient de recevoir le Prix Nobel de littérature, est submergé de lettres : les combattants de la Première Guerre qui ont lu ses pages poignantes sur les horreurs des tranchées comptent sur lui pour empêcher un nouveau massacre. Romain Rolland signe un télégramme collectif adressé aux premiers ministres anglais et français les conjurant de s’opposer, fût-ce par la force, aux agressions d’Hitler. Un autre télégramme lui fait pièce aussitôt : tout vaut mieux que la guerre. Parmi les signataires, il y a Alain et Jean Giono, qui ont fait la guerre et en connaissent les atrocités. Blessé par des éclats d’obus, Henry de Montherlant considère la guerre inévitable et appelle les intellectuels à faire front commun contre l’ennemi. Il est  soutenu par François Mauriac, Jules Romain, Georges Bernanos, André Malraux et Louis Aragon.

La Paix ou la Guerre ? (1) Homme de guerre, qui es-tu ? dans Paris-Soir, 2 octobre 1938

Ceux qui attendaient des nouvelles de Munich, savaient qu’une confrontation militaire signifierait l’écroulement de l’Europe. Ce n’est pas en rappelant les horreurs de la guerre, connues depuis toujours, que nous pourrons l’éviter. Saint-Exupéry propose d’abolir les différences, de dépasser un langage qui divise. Derrière le langage de ceux qui justifient la guerre par des intérêts divergents, il faut chercher le but commun pour unir ceux qui semblent aujourd’hui divisés. Il ne faut pas se laisser aveugler par les idéologies et regarder les hommes vivre.

 

La Paix ou la Guerre ? (2) Dans la nuit, les voix ennemies d’une tranchée à l’autre s’appellent et se répondent, dans Paris-Soir, 3 octobre 1938

Saint-Exupéry relate une expérience vécue pendant la guerre d’Espagne. Des hommes s’équipent en vue d’une patrouille. En face, d’autres hommes font de même, prêts à mourir eux aussi « pour la vérité, la justice et l’amour des hommes ». Un commissaire raconte qu’il lui arrive de parler avec ceux d’en face. Une sentinelle confirme : oui, ceux d’en face répondent. Ils appellent « Antonio » en se penchant quand même pour éviter les balles. On lui demande pour quelle cause il se bat. Des vérités graves passent à travers ces hommes, qu’un même esprit habite. Avant de repartir, la patrouille souhaite bonne nuit « amigo », à celui qui, en face, redevient un ennemi.

 

La Paix ou la Guerre ? (3) Il faut donner un sens à la vie des hommes, dans Paris-Soir, 4 octobre 1938

Ses reportages en Espagne durant la guerre et le temps passé comme chef d’escale dans le Sud marocain amène Saint-Exupéry à plusieurs réflexions sur les hommes. Ce qui divise les hommes, ce ne sont pas les buts mais les méthodes. La solution du problème se trouve dans l’horizon que chacun offre à sa propre vie. La civilisation industrielle a arraché les hommes à leur culture paysanne sans rien leur offrir en échange. Ils ont perdu leur dignité et ne peuvent plus transmettre un héritage d’une génération à l’autre. Les hommes s’affrontent. Ce qui les unit, c’est le but, un dieu qui ressemble à la voûte d’une cathédrale. En donnant à chaque brique une place dans l’ensemble de l’architecture, on donne un sens à toutes les briques. Il faut marcher ensemble dans la même direction.

Pour guérir un malaise, il faut l’éclairer.

 

La guerre est absurde. Il faut cependant choisir un camp. Mais il me semble que d’abord est absurde un langage qui oblige les hommes à se contredire.

 

Quand l’homme forge un concept nouveau, alors seulement il se délivre.

 

La vérité est ce qui simplifie le monde, et non ce qui crée le chaos. 

 

Seule la vie tire ses matériaux du sol, et, contre la pesanteur, les élèves.

 

Tous, sous les mots contradictoires, nous exprimons le même élan. Dignité des hommes, pain de nos frères. Nous nous divisons sur les méthodes qui sont des fruits de nos raisonnements, non sur les buts.

 

La vérité, pour l’homme, c’est ce qui fait de lui un homme.

 

Le don de soi, le risque, la fidélité jusqu’à la mort, voilà des exercices qui ont largement contribué à fonder la noblesse de l’homme.

 

La nostalgie, c’est le désir d’on ne sait quoi. Il existe, l’objet du désir, mais il n’est point de mots pour le dire.

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994

 

Patrick Eveno : Les grands articles qui ont fait l’histoire, Champs classiques Flammarion, 2011