Lettres à sa mère (1954)

Lettres à sa mère (1954)

Toute sa vie, Antoine de Saint-Exupéry a entretenu une correspondance épistolaire avec sa mère, Marie de Saint-Exupéry. Relation intime entre un fils et sa mère, correspondance sans fard, qui révèle la nature profonde d’un homme hors du commun. Rares sont les correspondances soutenues sur 34 ans qui nous sont ainsi dévoilées.

 

Environ 190 lettres écrites entre 1910et 1940 nous sont parvenues. Elles sont en grande partie publiées dés 1954 par les Éditions Gallimard. En 1959, Marie de Saint-Exupéry fait don des lettres de son fils aux Archives de France. Cette correspondance exceptionnelle donne un aperçu de l’affection d’Antoine de Saint-Exupéry pour sa mère, sa meilleure confidente et son réconfort tout le long d’une vie riche en épreuves. Elles permettent de mieux appréhender l’œuvre d’un des plus importants écrivains français du XXème siècle. Elles sont aussi un document significatif pour comprendre, à travers les sentiments d’un témoin engagé, les remous d’une époque confrontée à des bouleversements sociaux, politiques et technologiques surprenants.

 

Elles racontent l’écrivain dans son processus d’écriture tout en dessinant un univers culturel. On y découvre ses goûts littéraires et cinématographiques et aussi les spectacles et les expositions qu’il a fréquentés. Les aléas de la vie et ses expériences professionnelles l’ont amené à sillonner la planète. Ses lettres décrivent les lieux où il a vécu, parfois ils sont illustrés d’un petit paysage ou en quelques traits il croque une des rencontres qu’il y a faite.

 

Antoine de Saint-Exupéry datait très rarement ses lettres. Leur contenu a bien souvent permis de les classer. Parfois, il utilisait les papiers à entête des cafés et hôtels qu’il fréquentait, ce qui donne des indications. Cependant, certaines lettres n’ont pu être datées et localisées avec certitude.

La première lettre date de 1910 ; Antoine et son frère François sont écoliers à Notre-Dame de Sainte-Croix du Mans (Sarthe). Il a dix ans et il raconte sa vie d’écolier à sa mère qui lui manque. La dernière est écrite en juillet 1944, quelques jours avant sa disparition. À travers cette correspondance, on suit l’histoire d’un petit écolier loin de sa mère, puis d’un jeune homme à Paris pendant la première guerre mondiale, devenu pilote de guerre engagé volontaire durant la seconde guerre mondiale. Entre les lignes, cette correspondance permet d’assister aux grands événements qui ont marqué la 1ère moitié du XXème  siècle, de suivre l’histoire de la littérature et de l’aviation.

 

Dans ses lettres d’enfant, il raconte sa réalité quotidienne. Il parle de ses leçons d’allemand et de maths. Il rend compte de ses visites à des parents ou amis et ses premiers amours. Il décrit Paris bombardé par l’aviation allemande. Sa mère lui manque et il lui demande d’écrire souvent. À partir de 1918 il agrémente ses lettres de dessins : paysages, caricatures de personnages connus ou imaginaires.

 

Devenu un jeune homme, il déclare qu’il sera « ingénieur et écrivain » et plus tard qu’il envisage de faire du journalisme. Il fait part de ses lectures et sorties culturelles.Il parle deses essais littéraires et se réjouit d’annoncer à sa mère sa première publication dans La Nouvelle Revue française. Il raconte l’évolution de son travail d’écriture et remercie pour ses encouragements. Il parle de ses premiers vols et de sa préparation au brevet de pilote pendant son service militaire. Il raconte ses exercices de pilotage et ses sensations dans le ciel. Il écrit pour rassurer après un accident. Il raconte ses aventures au service de l’aviation postale. Écrivain-voyageur, Saint-Exupéry écrit ces lettres depuis ses lieux de résidence et même à bord de paquebots affectés aux grandes traversées.

 

Sa mère est sa meilleure confidente. Il lui demande régulièrement de l’argent pour couvrir ses dépenses. Il lui raconte un déjeuner avec sa fiancée Louise de Vilmorin et lorsqu’elle rompt leurs fiançailles, il souffre, mais n’en parle que quelques mois plus tard à sa mère. Il remercie des sommes qu’elle lui envoie toujours. Il se sent seul et ne trouve pas ce qu’il cherche chez les femmes. À Buenos Aires, il est très bien payé et maintenant c’est lui qui envoie de l’argent à sa mère. Échoué avec son avion en 1936, il confie « Je vous ai appelée dans le désert ». Dans ses dernières lettres datées  de 1943-1944, il tente de la rassurer.

J’aime ça, le vent et – en avion – la lutte, le duel avec la tempête.

 

Le vert me manque, le vert est une nourriture morale, le vert entretient la douceur des manières et la quiétude de l’âme. Supprimez cette couleur de la vie, vous deviendrez vite sec et mauvais.

 

Vous êtes ce qu’il y a de meilleur dans ma vie.

 

Vous ne pouvez imaginez ce calme, cette solitude que l’on trouve à 4000 mètre en tête à  tête avec son moteur.

 

Je déteste ces gens qui écrivent pour s’amuser, qui cherchent des effets. Il faut avoir quelque chose à dire.

 

La vie courante a si peu d’importance et se ressemble tant. La vie intérieure est difficile à dire, il y a une sorte de pudeur. C’est si prétentieux d’en parler.

 

Dites-vous, ma petite maman, que vous avez peuplé ma vie de douceur comme personne n’aurait pu le faire. Et que vous êtes le plus « rafraîchissant » des souvenirs, celui qui éveille le plus en moi.

 

Ces coulisses du Sahara ornées de quelques figurants m’ennuient comme une banlieue sale.

 

La chose la plus « bonne », la plus paisible, la plus amie que j’aie jamais connue, c’est le petit poêle de la chambre d’en haut à Saint-Maurice. Jamais rien ne m’a autant rassuré sur l’existence.

 

Ce qui m’a appris l’immensité, ce n’est pas la voie lactée, ni l’aviation, ni la mer, mais le second lit de votre chambre.

 

Je ne puis penser à mon coin de terre sans une grande faim d’être là-bas.

 

C’est un drôle d’exil d’être exilé de son enfance.

 

J’ai un petit, tout petit désir de me marier mais je ne sais pas avec qui.

 

Je fais un métier d’aviateur, d’ambassadeur et d’explorateur.

 

C’est mon rôle ici d’apprivoiser

 

Je ne suis pas sûr d’avoir vécu depuis l’enfance.

 

On sent l’immense besoin de revenir pour protéger et abriter, et l’on s’arrache les ongles contre ce sable qui vous empêche de faire votre devoir, et l’on déplacerait des montagnes.

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres à sa mère, Gallimard, 1954

 

Les lettres originales sont conservées aux Archives de France, section des Archives privées, Fonds Antoine de Saint-Exupéry, 153 AP1

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