Lettres de jeunesse (1953)

Lettres de jeunesse (1953)

De 1923 à 1931, Antoine de Saint-Exupéry écrit de nombreuses lettres particulièrement touchantes à Renée de Saussine dit « Rinette ». De trois ans son aînée, Renée de Saussine lui est présentée par son frère Bertrand, condisciple d’Antoine au lycée Saint-Louis. Une amitié affectueuse lie Antoine à Renée et traverse les années. Parfois, lorsqu’il se trouve loin d’elle, il lui téléphone. Ne la trouvant que rarement, il lui écrit de nombreuses lettres.

 

Vingt- cinq lettres d’Antoine de Saint-Exupéry à Renée de Saussine ont été publiées dès 1953 sous différents titres : « Lettres à l’amie inventée », « Lettres de jeunesse », « Lettres de jeunesse à l’amie inventée ». Le jeune homme souffre de solitude amoureuse après la rupture de ses fiançailles avec Louise de Vilmorin. Il croit pouvoir trouver l’affection qu’il recherche auprès de Rinette, qui fait semblant de l’ignorer. Il trouve en Rinette, une confidente à la fois proche et inaccessible. Les déclarations voilées alternent avec des reproches moins dissimulés concernant la vie mondaine de Renée qui ne trouve pas le temps de lui répondre. Des dithyrambes littéraires destinées à séduire la jeune fille, apparemment trop frivole, succèdent à des confessions concernant les déceptions d’une vie trop morne avant de déboucher sur des projets d’avenir exaltants.

 

Dans une lettre de 1926, il confie: « J’ai grand besoin d’une amitié à qui confier les petites choses qui m’arrivent. Avec qui partager. Je ne sais pas pourquoi je vous choisis. Vous êtes si étrangère. (...) Je m’écris peut-être à moi-même »

Antoine de Saint-Exupéry et Renée de Saussine partagent le même intérêt pour la littérature et les spectacles. Dans sa première lettre, Antoine donne des conseils à Rinette a propos du conte qu’elle lui a confié et cite Dostoïevski. Dans une autre lettre, il s’exprime sur sa conception de la littérature et s’offusque que l’on compare Luigi Pirandello et Henrick Ibsen.

 

Ses premières lettres sont postées des villes qu’il prospecte depuis qu’il est représentant des camions Saurer. Il décrit ses voyages en voiture et les mœurs de province. Il aime raconter des anecdotes comme celle de son chapeau perdu sur un pont à Argenton, et de la discussion avec la jeune modiste du magasin qui lui en vend un nouveau. Il reproche parfois à son amie sa mondanité et il regrette de ne pas être « un beau gigolo avec une belle cravate et une magnifique collection de disques de gramophone ». Il la sens beaucoup plus proche quand, seul, il la « fabrique » à son gré : « C’est peut-être parce que je vous invente que je tiens tellement à vous. »

 

Plus tard, il rejoint Toulouse où est basée la compagnie Latécoère qui vient de l’engager. Il raconte sa vie de pilote et ses voyages en Espagne, au Maroc et au Sénégal. Il décrit ses sensations au moment où son avion en panne est sur le point de s’écraser. Loin de Paris, ses amis lui manquent. Il s’ennuie d’elle et des soirées passées en sa compagnie. Hélas, elle ne répond que rarement à ses lettres et ce silence le fait souffrir. Muté à Buenos où il ne se plait guère, il se réjouit de recevoir son mot qui lui remémore « mille choses adorables et oubliées ». Directeur d’exploitation de l’Aeroposta argentina, filiale de l’Aéropostale, il détaille son travail et ses responsabilités, décrit son appartement et son quotidien.

 

Sa dernière lettre date de 1931 et est écrite d’Agay où demeure sa sœur Gabrielle entourée de sa famille. Elle correspond à la période de son mariage avec Consuelo mais il ne fait aucunement mention de cet événement à Rinette.

Il ne faut pas apprendre à écrire mais à voir.

 

J’étais un garçon fou et ridicule.

 

Je ne peux pas considérer les idées comme des balles de tennis ou une monnaie d’échanges mondains. Je n’ai aucune qualité mondaine. On ne joue pas à penser.

 

On peut dire que ce qui étonne, ce qui séduit a beaucoup de chances d’être faux.

 

Les gens du monde eux utilisent la science, l’art, la philosophie comme ils utilisent les grues.

 

J’aime les gens que le besoin de manger, de nourrir leurs enfants et d’atteindre le mois suivant a liés de plus près avec la vie.

 

J’en ai assez de ce Paris qui fait trop espérer et ne tient jamais rien.

 

Je possède à Saint-Maurice un grand coffre. J’y engloutis depuis l’âge de sept ans mes projets de tragédie en cinq actes, les lettres que je reçois, mes photos. Tout ce que j’aime, pense, et tout ce dont je veux me souvenir. Quelquefois j’étale tout pêle-mêle sur le parquet. Et à plat ventre je revois de tas de choses. Il n’y a que ce grand coffre qui ait de l’importance dans ma vie.

 

Rinette, savez-vous que l’aviation c’est une belle chose. Et qu’ici ce n’est pas un jeu et c’est comme cela que je l’aime. Ce n’est pas un sport non plus comme au Bourget mais quelque chose d’autre, d’inexplicable, une espèce de guerre.

 

C’est peut-être parce que je vous invente que je tiens tellement à vous.

 

Je m’écris peut-être à moi-même.

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres de jeunesse,Gallimard, 1953

 

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres de jeunesse 1923-1931, NRF Gallimard, 1953

 

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres à l’amie inventée,Plon, 1953

 

Antoine de Saint-Exupéry : Lettres de jeunesse à l’amie inventée 1923-1931, Folio Gallimard, 1976

 

Saint-Exupéry : Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1994, Lettres à Rinette p. 786-823

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